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Dans le cadre du cycle de conférences proposé par l’association Morial, Michèle ROTMAN et Gérard ATTAL, nous ont parlé de Bône, la ville de leur enfance, à la synagogue Bérith Chalom.

 

 

 

 

 

Conférence Bône par Michèle(Introduction)

 

Conférence Bône : Gérard Attal

Conférence de Michèle : La Ghriba, Fêtes et traditions

Conférence de Michèle : le GRAND RABBIN Emmanuel CHOUCHENA

Conférence de Michèle : le GRAND RABBIN DE FRANCE, René-Samuel SIRAT

 

      Conférence sur Bône par Michèle ROTMAN

 

De Bône à Annaba - Introduction

 

Monsieur le Rabbin Malka, Cher Monsieur,

Monsieur le Président de la Communauté de Berith Chalom, Cher Sam

Monsieur le Président de Morial, Cher Serge

Chers Charles, Hubert, Francine et Margareth

Chère Colette

Chers Amies et Amis,

 

C’est avec beaucoup d’émotion que je vais essayer ce soir, dans cette merveilleuse synagogue Berith Chalom, qui était celle de mes parents, où je me suis mariée, de mettre un éclairage sur Bône, ma ville natale que Gérard et moi avons la fierté de vous présenter ce soir.

Nous allons donc tenter de faire revivre et de rallumer toutes les pépites de notre mémoire pour illustrer le charme et la particularité de cette ville portuaire, tout à l’est de l’Algérie.

Bône est la troisième ville côtière après Alger, la capitale, et Oran à l’ouest.

Bône, ville de mon enfance et de notre jeunesse, peut être moins connue et pourtant si riche de son passé et de sa beauté.

Arrêt sur image, donc et souvenirs un peu en vrac, au fur et à mesure que reviennent en nous les paysages, les personnalités, les émotions.

Plutôt un kaléidoscope de clichés sepia ou en couleur, une évocation impressionniste pour moi. Gérard a des souvenirs plus précis et se souvient même de tous les noms des rues, de toutes les dates d’histoire ; c’est un plaisir de travailler avec lui.

Bône, c’est Annaba maintenant.

C’est la ville des jujubes. Al Annab est un substantif pluriel en arabe qui signifie « Les Jujubes ».

Bône dite "La Coquette", alias Hippone, alias Hippo Regius, alias Bonna, alias Bona, comme l’appelaient les Chrétiens car, disaient-ils, "c’est le meilleur et le plus fertile pays de toute la Barbarie", alias "la Cité des Jujubiers", à cause de la grande abondance de ces fruits en cet endroit.

La gloire de Bône, c’est d’avoir eu pour évêque Saint-Augustin au tournant des 4ème et 5ème siècle de notre ère, le Père de l’Eglise romane.

C’est Hippone dont Gérard va vous parler dans un instant.

L’atout de Bône, dite "la Coquette", c’était sa situation unique, entre mer et montagne, dans un site magnifique planté de ficus, avec une série de plages, Saint Cloud, Chapuis, Toche et une plage des Juifs que je viens de découvrir sur  Google.

La particularité de Bône, c’était son mélange de populations, majoritairement italienne, mais aussi maltaise, musulmane et juive, bien sûr.

L’Humour de Bône ? Son accent circonflexe et cette façon d’accentuer les voyelles et d’inverser systématiquement la syntaxe : "Le cimetière de Bône, envie de mourir, il te donne". Il s’agit du vieux cimetière musulman des Caroubiers, qui avait une vue splendide sur le Golfe.

C’est aussi l’exagération comique de cet "esprit bônois" que l’on a souvent rapproché pour sa gouaille et sa truculence de celui de Marseille, en France.

Bône c’était le domaine de la «tchatche», et une très belle ville : l’écrivain Frédéric Musso, la décrit comme "une ville de jardins, adossée à des bois de pins, un morceau d’Italie amarré à la côte africaine".

Le cœur de la ville, c’était une très jolie perspective d’un kilomètre de long, véritable colonne vertébrale de la cité, le Cours Bertagna. C’était nos Champs-Élysées.

Planté de ficus, bordé de cafés et de brasseries, il s’étendait jusqu’au vieux port avec la statue de Thiers et la statue de Jérôme Bertagna, Maire de Bône, dont le nom est lié à la création du port de Bône.

Monumentale, cette statue (2,20 m x 2,50 m) dominait le cours et avait été sculptée par Léon  Sicard.

On peut dire que la richesse de Bône c’était l’activité de son port, un des plus importants d’Algérie pour le transbordement du tabac, des céréales, des phosphates, du fer de l’Ouenza.

Au milieu du cours, un kiosque à musique de forme octogonale, plus loin le jardin de l’hôtel de ville, la cathédrale et le lycée de jeune fille Ernest Mercier, de style néo oriental ou je fis toutes mes études secondaires.

Après la classe nous faisions un crochet par le cours et nous l’arpentions de haut en bas et de bas en haut.

On faisait le cours, selon l’expression bônoise, on s’arrêtait manger un créponné chez Longo, à l’Ours polaire, on refaisait le monde.

Le cours Bertagna était aussi le centre des grandes fêtes bônoises, de corsos fleuris, de carnavals, de processions, de communions avec les petites filles en jolies robes blanches.

A la Pentecôte, Bône organisait des courses de chevaux. C’était un événement mondain qui se terminait par une "grande fantasia"  colorée et pittoresque.

Pierre Loti note dans un journal intime " la Fantasia annuelle de Bône est la dernière survivance des Fantasia algériennes".

C’était en mai 1880. Nous en avons vu de nos propres yeux bien plus tard.

Et, avant de commencer à parler de la communauté juive de notre ville, je voudrais évoquer un fait, semble-t-il peu connu.

Au moment de la conquête, dans les années 1830, La Mitidja et la plaine de Bône étaient un foyer de fièvres et de paludisme. Il y avait dans les contingents militaires, des morts par dizaines.

C’est un jeune médecin Major, Maillot, qui utilisera la quinine à fortes doses contre le paludisme, véritable fléau en ce temps là. En fait, il venait d’en découvrir le traitement en multipliant par 10 et plus les doses prescrites habituellement.

Honneur aussi à Laveran qui, 50 plus tard, en 1880, à Constantine, en découvrit le parasite, l’agent pathogène, ce qui lui valut un prix Nobel en 1907.

Et de prix Nobel en prix Nobel, ne pensez pas qu’une Bônoise passionnée comme moi allait oublier que c’est à Mondovi, petit village à quelques encablures de Bône, 30 kilomètres à peu près, que naquit le neuvième français et le plus jeune à recevoir le prix Nobel de littérature, en décembre 1957.

Je veux parler, vous l’aurez compris, d’Albert Camus.

De "L’étranger" à "La Peste", à "La Chute", impossible ici de citer toutes ses œuvres. C’était un humaniste qui avait en horreur la violence, ce qui lui vaudra sa grande querelle avec Sartre, devenu compagnon de route du parti Communiste.

A cause d’une phrase désormais célèbre et qui créera un malentendu après  le Nobel.

Il n’a pas dit : "Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère », répondant à un représentant du FLN qui l’accusait de ne pas signer des pétitions en faveur des Algériens et de ne pas être juste, mais : 'En ce moment, on lance des bombes dans les Tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans l'un de ces Tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère".

Nous sommes en pleine guerre d‘Algérie, en 1957. Ce qu’il voulait dire, c’est simplement qu’il dénonçait le terrorisme.

Camus mourra accidentellement en janvier 1960, deux ans avant l’indépendance.

Mais revenons maintenant au sujet qui nous intéresse en premier chef, la communauté Juive de Bône. Elle mérite qu’on s’y attarde pour tant de raisons.

Gérard va vous conter son histoire, mais plus tard au début du XXe siècle, elle a constitué avec Constantine un havre de religiosité au sein d’une Algérie tentée par la modernité et parfois l’assimilation.

Le décret Crémieux nous avait rendus français, pour la grande joie de nos ancêtres, mais il était peut-être dangereux sur le plan de la menace de perdre un peu de notre identité Juive, de nos valeurs ancestrales, de nos valeurs Juives.

Nos valeurs juives, car depuis 1870, date du décret Crémieux, une grande partie de la communauté juive s’était « francisée », principalement grâce ou à cause de l’école laïque.

La jeunesse s’habille à l’européenne.

Les prénoms français remplacent les prénoms hébraïques, l’usage de la langue française se généralise et l’on assistera à une assimilation galopante parmi les Juifs d’Algérie.

On parle de baptême et non de Bar-Mitzva et on devient israélites plutôt que Juifs.

Mais Bône a été, avec une série de Grands Rabbins, comme Joseph Stora d’abord et ensuite le Grand Rabbin Naouri, un laboratoire fécond d’où a émergé une pépinière de Rabbins et de cadres communautaires sans précédent.

En particulier, le Grand Rabbin Emmanuel Chouchena et le Grand Rabbin René-Samuel Sirat, futur  Grand Rabbin de France, premier grand Rabbin de France séfarade de 1981 à 1988.

L’esprit de résistance de ces Rabbins a pu changer et inverser le processus.

Ces Rabbins de Bône ont été des fers de lance, des remparts contre l’assimilation.

Après 1962 et l’exode massif des Juifs d’Algérie, le Grand Rabbin Naouri contribuera à une véritable renaissance et un retour vers la pratique religieuse en France, en donnant un grand élan à la spiritualité Juive.

 

 

 

Conférence sur Bône par  Gérard Attal

BÔNE : de l’Antiquité jusqu’à la fin de la période coloniale

Au tout début, vers -1200, c’est un comptoir phénicien. Les phéniciens ont choisi cet endroit pour deux raisons:

•   C’est un des mouillages les plus sûrs de la côte algérienne,

•   et juste derrière, une grande plaine fertile permettant de se ravitailler.

-       1200, c’est l’époque de la sortie d’Egypte; les phéniciens, ce sont des sémites, des cananéens venus du Liban actuel.

-       Que des juifs se soient joints à eux pour commercer en Méditerranée est loin d’être invraisemblable…Ces phéniciens n’étaient que les voisins des tribus d’Asher et Nephtali installés au Nord d’Israël.

1. La période carthaginoise

•  Toujours est il que lorsque Carthage est créée vers - 800 et qu’elle étend son hégémonie sur les villes phéniciennes, Hippone devient une ville royale:  Hippo Régius; et on constate déjà une présence juive importante à Hippo Regius et sur toute la côte algérienne.

• Vers -250, c’est l’époque des guerres puniques qui vont opposer Carthage à Rome. Hippone a choisi le camp des romains; elle ne retrouvera la paix qu’en -146, à la destruction de Carthage.

2.  La période romaine (-146; + 430)

La région d’Hippone devient la province la plus opulente de l’Empire romain. Elle ravitaille l’Empire en exportant des céréales, de l’huile, du vin,…

Après la destruction du 2ème Temple (+70) et la révolte de 135, la présence juive se développe sur la côte algérienne et si l’on examine les écrits chrétiens du 4ème siècle, ils attestent de l’importance de la communauté juive à Hippone. Une lettre d’un des docteurs de l’Eglise, Jérome de Stridon, affirme que les colonies juives forment une chaine ininterrompue, depuis la Mauritanie jusqu’en Egypte.

A la fin du 4ème siècle, un des personnages les plus éminents de l’Eglise romaine devient évêque d’Hippone : Augustin, Le Saint Augustin dont Michèle parlait il y a un moment.

Augustin, c’est un berbère né à Souk Arhas (354 - 430). Il acquiert à Carthage la formation des romains lettrés; Il se convertit au christianisme en 386 et devient l’évêque d’Hippone en 392. Il le restera jusqu’à sa mort en 430.

A cette époque, l’Eglise romaine est dans une phase de prosélitisme. (L’Eglise est depuis peu religion officielle de l’Empire romain) et Augustin aura avec la communauté juive d’Hippone de nombreuses conversations pendant près de 40 ans.

Or, cette communauté, elle est très nombreuse, et elle est animé  d’une réelle combativité .

Les juifs d’Hippone convertissent les gens venus du paganisme et même des paiens ayant fait un stage dans la foi chrétienne.

En fait, dans ses entretiens avec les juifs, Augustin est gêné. Il a en face de lui une religion élaborée (1500 ans d’existence, les Prophètes, la Thora depuis près de 1000 ans, la Mishna et la Guemara: Le Talmud de Babylone est terminé en 427).

Le Christianisme, lui, est travaillé par des schismes (arianisme: opposition au dogme trinitaire, le donatisme, les manichéens: refusent toute valeur à l’Ancien Testament,…au total toute sorte de sectes hérétiques).

Augustin va devoir positionner la doctrine de l’Eglise:

• par rapport aux schismes,

• et par rapport aux juifs.

Augustin désespère de convertir les juifs d’Hippone d’abord et donc bien entendu les juifs de la Diaspora. En attendant, il faut protéger les fidèles chrétiens contre l’attraction exercée en retour par le judaisme. Il fera un livre « Contre les Juifs » dans lequel il développera la doctrine chrétienne de l’Eglise : Notion du peuple témoin.

• Pour Augustin: « La loi de Dieu, vous la portez partout comme preuve mais vous ne la comprenez pas. C’est le signe de votre abaissement. Et il faut que vous soyez dispersés car l’Eglise qui se trouve partout a besoin que vous soyez témoins des prophéties prédites sur le Christ »

Cathédrale de Strasbourg, de Metz, de Vienne, de Chartres.

Verus Israël :

•  « Les vrais juifs, c’est nous. L’Ancien Testament est la promesse, le Nouveau Testament est l’accomplissement.»

•   « Celui qui imite Abraham, c’est lui le fils d’Abraham tandis que celui qui s’est éloigné d’Abraham par l’esprit, n’est plus de la descendance d’Abraham. »

3.  La période Vandale puis la période byzantine

En 430, les vandales assiègent Hippone. C’est la fin de l’empire romain. Augustin meurt de faim pendant le siège.

La période vandale va être une période de tranquillité pour les juifs; elle dure un siècle . Elle est suivi pendant un siècle et demi d’une période byzantine.

Et puis, vers la fin du 7ème siècle, les troupes Ommeyades arrivent à Hippone et signent l’arrivée de l’Islam.

4.  La période arabe puis la période ottomane (7ème au 19ème siècle)

La ville antique est restaurée. elle est adaptée au mode de vie orientale et s’appelle maintenant « Bona », plus facile à prononcer que Hippone pour les musulmans.

A partir du 16ème siècle, c’est l’époque ottomane et la ville s’appellera « Medinet el Annab », la ville des jujubes ce qui donnera Annaba.

De cette époque ottomane, il reste à Bône un très bel exemple de l’architecture ottomane, la mosquée « Salah Bey » qui trônait dans  l’un des endroits les plus connus de Bône : "La Place d’Armes".

        5.   La période coloniale (1830 - 1962)

Avec l’arrivée de la France, la communauté juive va croitre très vite.

Au premier recensement, celui de 1843: 450 juifs; celui de 1850: 850;

celui de 1880 : 1200; et enfin en 1960, on trouve à Bône entre 3000 et 4000 juifs. Jusqu’à la fin du 19ème, ils sont tous concentrés dans la ville arabe où est située la synagogue. Et puis, dans la première moitié du 20ème siècle, ils immigreront dans les extensions européennes de la ville.

La population juive s’est accrue très vite par suite d’immigrations importantes de leurs corrélegionnaires. Ils viennent surtout de Tunisie, de Tripoli, d’Egypte. Ce qui le attirent c’est ce que la France apportent en Algérie: La sécurité et l’entrée dans la modernité…et effectivement, en moins d’un siècle en partant du décret Crémieux (l’espace de 3 générations), les juifs vont faire un saut de 1000 ans.

  Bône : La 1ère bombe de 1914- 1918

 

6.  La communauté juive dans les années 50

A Bône, pour une petite communauté de 3 à 4000 personnes, l’équipe rabbinique était composée d’une demi douzaine de rabbins.

Il y avait bien sûr, différents niveaux: Apprentissage de la lecture, ta’am sgher, ta’am kber, niveau supérieur: la classe du Grand Rabbin Naouri)

Dans un premier temps, c’était l’étude de l’hébreux et de la lecture;

Puis on étudiait les textes lithurgiques; on les récitait par coeur et on les chantait ( Haggadah pour Pessah, les commandements pour Chavouot et tout cela non seulement en hébreux mais aussi en judeo arabe,….).

 

CHANTER

Mais tout cela, c’était au prix d’un emploi du temps d’enfer. Pendant la période scolaire, alors que le jeudi et le Dimanche étaient des jours de repos, nous, nous étions au Talmud Thora. Et pendant les grandes vacances, nous étions tous les jours au Talmud Thora. 

C’est dans cet état de tension que nous avons passé toute notre jeunesse :

"Assimiler la culture que la France dispensait sans y laisser son identité".

 

Conférence de Michèle : La Ghriba, Fêtes et traditions

 

La renommée de cette synagogue de Bône, la « Ghriba », était due à une bible miraculeuse, gardée spécialement en raison de propriétés prodigieuses qu’on lui attribuait.

La synagogue était une maison mauresque à l’emplacement de la maison Salfati, à l’angle des rues du 4 septembre et Saint Augustin.

Quelle est donc la signification du mot "Ghriba" ? C’est un terme qui veut dire "étrangère" en arabe.

On pense tout de suite à celle de Djerba. C’est inexact. Il y avait 5 ou 6 «Ghriba» dans plusieurs endroits d’Afrique du Nord. 2 en Lybie, 2 en Algérie, à Biskra et à Bône, 3 en Tunisie dont celle de Djerba réputée être la plus ancienne et qui accueille encore aujourd’hui des milliers de personnes à Lag Ba’Omer.

Mais revenons à Bône. On l’appelait aussi "la miraculeuse" ou "la merveilleuse" et l’on disait que les vœux que l’on y faisait étaient toujours exaucés.

"Notre Communauté, dit le Grand Rabbin René-Samuel Sirat, venait de toute l’Algérie pour y prier, mais y venaient aussi beaucoup de musulmans qui lui vouaient un profond respect".

Cette ferveur était due à un sefer thora, un rouleau de la loi, visiblement très ancien et d’une superbe calligraphie.

On dit qu’il avait été sauvé de façon fort étrange. La légende voulait que ce sefer thora data du 2ème temple, ou plus généralement qu’il était arrivé avec les Juifs exilés d’Espagne en 1492 ; d’autres encore qu’il datait du 18ème siècle.

Je vais vous raconter celle que j’ai toujours entendue dans ma famille :

Il y a plusieurs années, un Maure, un musulman de Bône entreprit, selon la prescription de l’Islam, un pèlerinage sur la tombe du Prophète.

Puis, il s’embarqua à Alexandrie, afin de retourner dans sa patrie. Sur le bateau au nombre des passagers, il y avait un Juif également de Bône, revenant de Jérusalem, porteur d’une bible qu’il avait reçue d’un Grand Rabbin et qu’il avait enfermée précieusement dans un petit coffre.

Une tempête s’éleva, le bateau fit naufrage et seul le musulman put se sauver à la nage. Rentré à Bône, il raconta le naufrage du bateau et la mort du Juif, son compatriote.

Quelques jours après l’attention d’une sentinelle turque fut attirée par un objet qui venait vers le rivage, poussé par les vagues.

Le caïd fit envoyer des hommes pour prendre le coffre mais chaque fois qu’ils voulaient le prendre, le coffre s’éloignait d’eux. Ils se rappelèrent alors le récit du Maure avec le Juif de Bône et sa bible. Le Caïd fit venir des Juifs et leur ordonna de s’emparer du coffre. Et le petit coffre s’avança rapidement vers eux. Ils le prirent et sortirent ce rouleau de la Thora, très ancien, en pur parchemin.

Ce miracle fit une telle impression que le Maure qui avait fait le voyage avec le Juif naufragé fit élever à Bône, à ses frais, un édifice pour y déposer cette bible.

C’est là l’origine de la Synagogue de Bône qui jouit auprès des Musulmans aussi, d’un respect tel qu’ils venaient y faire des prières et y formuler des vœux.

Le soir de Kippour, on sortait ce rouleau à Kol Nidré.

Le jour de la hiloula du Rabbi Shimon bar Yohaï, on venait de loin pour avoir le bonheur d’embrasser ce sefer, devenu un objet de grande dévotion.

A son départ d’Algérie, en 1962, le Grand Rabbin Naouri l’emporta à Paris, puis l’emmena avec lui à Jérusalem, dans la yeshiva  Chaare Rahamim, où on peut aller le visiter encore aujourd’hui.

Quant à la synagogue de Bône, elle a été transformée après l’indépendance en bâtiment militaire. D’autres disent, en mosquée "Salah Eddine El Ayoubi".

En 1881, selon le Rabbin Joseph Stora, la communauté juive comptait environ 1 200 membres. Ils étaient 4 000 en 1962, au moment de partir.

En 1963, il en resta 100 au plus. Les Juifs étaient partis, en majorité en France,  quelques uns en Israël.

Les Juifs habitaient en grande partie dans la vieille ville, mes grands-parents dans cette rue Louis-Philippe qui montait vers la Place d’Armes, aux environs de la Synagogue.

C’est avec émotion que je revois ma grand-mère assise sur un petit tabouret bas rectangulaire, devant un kanoun, ce petit four de terre cuite à 3 pieds, petit braseiro  installé dans la cour mauresque attenante à sa cuisine.

Avec ma tante, elle faisait « des feuilles », comme elles disaient, des feuilles de brick qui cuisaient sur une sorte d’ustensile bombé en métal où elles étendaient une fine couche de pâte. Il fallait que la pâte soit très fine, comme disaient ces agrégées de cuisine.

Elles en faisaient des " bestels", des cigares au miel, des bricks à l’œuf.

Je me souviens de la fête de la mimouna avec la table couverte de pâtisseries, de poissons avec la tête, de levain, de miel, d’herbes et de grandes fèves fraîches.

Je me souviens de Pourim où ma mère mettait, pour chaque enfant, une petite table avec, au milieu, une orange dans laquelle elle plantait une bougie, entourée des fameux blancs avec de l’anis étoilé en grains sur le glaçage immaculé, des petits paniers aux amandes "kneidlets" que j’allais apporter aux voisins.

Je me souviens de l’abattage des poulets dans la petite cour des grands-parents avant Kippour, avec des plumes qui volaient partout, cérémonie qui m’effrayait tant, et du Seder de Pessah en hébreu, judéo-arabe, et français avant la Libération qui, pour moi, était l’arrivée sur la table du délicieux Msoki.

C’est bien là que je ressentais que Pessah était vraiment la fête de la Liberté : "le droit au msoki".

C’était interminable, mais j’adorais écouter mon père et mon grand-père réciter les prières qui m’ont marquées à jamais.

Toutes ces fêtes avec leur cortège de fastes, d’abondance, de couleurs, de mets variés et typiques, de musique et d’odeurs.

Jamais je n’oublierai ce remue-ménage, ces préparations exaltantes et joyeuses.

Ni ce fameux verre d’eau, pas typiquement bônois certes, mais qui, dans ma famille, était un rite absolu.

Ce fameux verre d’eau au moment des départs que je n’ai jamais cessé de lancer à chaque départ, à des gens que j’aime. "C’est comme ça".

"Cela a toujours été comme ça" ; signe de bénédiction et pour être sûr que l’être aimé reviendra.

Et je continue à allumer mes lumières de Chabbat chaque vendredi dans un grand verre (3/4 d’eau, ¼ d’huile par dessus), sur laquelle deux petites veilleuses flottent et maintiennent la flamme jusqu’au samedi soir.

Je me souviens aussi qu’avant d’aller au lycée, les vendredi après-midi d’hiver où la nuit tombait tôt, je passais quelquefois à la Synagogue où, dans l’entrée à droite, il y avait une petite pièce où les femmes pouvaient allumer des veilleuses posées sur de l’huile et j’ai encore en mémoire le visage de cette dame, un peu gardienne du temple, Hannah, qui nous accueillait dans ce vestibule, illuminé par ces veilleuses qui brûlaient de notre ferveur.

C’est vrai, il y avait une grande ferveur dans ce judaïsme bônois, peut être grâce à ce livre saint, sauvé des eaux comme Moïse et, comme Moïse, honoré du don des miracles, comme le disait le Rabbin Joseph Stora en 1881. 

 

             

Conférence de Gérard Attal Rahamim Naouri

Il fait partie de ces quelques rabbins dont la réputation dépassa les limites de Bône. Ce qui s’imposait au premier abord, c’était son autorité naturelle, souriante. Le grand rabbin Naouri était par ailleurs, quelqu’un de très accessible et disponible.

C’est en 1938 qu’il remplace le grand rabbin Yaacov Chochana. Il restera Grand rabbin de Bône jusqu’en 1962 date de départ de toute la communauté.

Il a façonné toute une génération par ses qualités humaines, son érudition et son action.

 

Son érudition

C’était un pédagogue et un formateur. Il dirigeait la classe supérieure du Talmud Thora et enseignait aux enfants de la communauté. Mais une fois par semaine au moins, il réunissait l’équipe rabbinique pour approfondir certains textes et développer les connaissances de ses rabbins. Et je revois très bien cette salle à l’entrée de la synagogue sur la gauche où il réunissait toute cette équipe.

 

Ses qualités humaines

La tsedaka, cette valeur fondamentale de l’éthique juive, Rahamim Naouri la pratiquait avec une extrême discrétion. Chaque semaine, il se rendait dans le hangar d’un de ses amis pour distribuer aux plus pauvres de l’argent destiné au préparatif du Chabbat.

Et cette Tsedaka, toute la Communauté la pratiquait sans s’en rendre compte de façon assez naturelle: Tous les vendredi par exemple, lorsqu’on ramenait du four le pain du shabbat, je descendais un pain à la synagogue…et je n’étais pas le seul.

Le grand rabbin Naouri mit en place également plusieurs associations financées par les dons de la communauté pour aider les pauvres dans certaines circonstances de la vie: mariage, naissance, assistance aux malades et à leurs familles.

 

Son action

A Bône, les colonies de vacances à Bugeaud (R. Sirat, Paul Rotman)

participe à la création de l’école Rabbinique d’Alger

Dans les années 1950, sa renommée est telle qu’on lui propose le poste de Grand Rabbin d’Israël. Il va refuser.

 •       Ne pas abandonner sa communauté dans des moments difficiles

•       Pas de politique (« Politique et Religion ne font pas bon ménage »)

 

 

 

Conférence de Michèle : le GRAND RABBIN Emmanuel CHOUCHENA

 

Je suis très heureuse de vous parler maintenant du Grand Rabbin Emmanuel Chouchena que j’ai connu jeune à Bône bien sûr et dont j’ai gardé en mémoire le sourire avenant, chaleureux, d’une humanité rare.

Emmanuel Chouchena naît à Constantine le 17 janvier 1928, le 24 tevet 5 688. Son père, le Rabbin Yaacov Chouchena est rabbin et shoret dans  la «ville des ponts suspendus».

Il est l’époux de Noura Guedj, fille du Grand Rabbin de Constantine. Reouven Guedj, de l’illustre Famille Guedj et sa lignée de Rabbins.

Emmanuel Chouchena racontait d’ailleurs un souvenir amusant concernant la première année de mariage de ses parents.

A leur premier Pessah, le père d’Emmanuel, Yaacov demande à son épouse de leur préparer du riz que certains s’interdisaient en Algérie.

La jeune femme le fait, mais va voir son père en lui disant : "tu m’as mariée avec un goy, il mange du riz à Pessah ! Et le Rav Guedj répondit en riant : " oui, mais un goy Kaddoch".

C'était une famille qui avait de l'humour.

En 1931, son père devient Grand Rabbin de Bône. La famille Chouchena et la famille Naouri deviennent amis. Ils habitaient d’ailleurs au palais "Loucheur" dans le même immeuble, où ils installaient une souccah pour la fête des cabanes, au bout du cours Bertagna.

Mais Yaacov meurt prématurément et c’est son successeur et ami le Grand Rabbin Rahamim Naouri qui prend sous son aile, le jeune Emmanuel, l’élève et lui sert de guide.

Déjà Emmanuel fait preuve d’une ingéniosité fantastique et d’une habileté manuelle peu commune. Ce sera d’ailleurs toute sa vie sa marque de fabrique. C’est pourquoi le Grand Rabbin Naouri l’envoie à la Yeshiva d’Aix-les-Bains pour des études rabbiniques plus poussées.

Quelques années plus tard, Emmanuel est admis à l’école rabbinique de Paris pour y suivre des études de rabbin. Après avoir obtenu brillamment son diplôme,  il se marie en 1951 à Bône avec la fille du Grand Rabbin Naouri, Monette, fille de son maître et tuteur.

Avec humour, il disait, comme ils habitaient à un étage de différence : "Le Talmud dit : "monte une marche pour choisir un ami, descends une marche pour choisir une femme". Il a descendu quelques marches de plus et il l’a épousée. Ils eurent 7 enfants qu’ils élevèrent dans l’amour, la foi et l’étude.

Optimiste et malgré une précarité financière constante, il disait : "l’essentiel est d’avancer et on ne conduit pas en regardant constamment dans le rétroviseur".

Il est d’abord affecté à Lille, puis est rappelé pour quelques années en Algérie, entre les années 1956 et 1962 pour être aumônier de la jeunesse.

Il y excelle dans cette tâche, par le biais des mouvements de jeunesse, des camps de vacances. C’était un passeur de savoir et de sagesse qui donnait aux jeunes l’envie d’approfondir l’étude et même de devenir Rabbin.

Pétri de culture générale, il connaissait l’hébreu, l’arabe, l’anglais et même l’araméen, le yiddish qu’il avait appris à Aix-les-Bains. Son humour était incomparable et une formidable chaleur rayonnait en lui.

A son retour en France, en 1962, il est nommé à Massy puis prend la tête de la Communauté de Belleville de 1966 à 1977.

Il arrive à un moment où de nombreuses discordes déchirent la communauté. Il y met bon ordre en « rabbin pompier » et créé une ambiance de convivialité, de prières et d’étude.

A la tête de ce petit monde de Don Camillo, Emmanuel créé un lien avec la communauté d’origine tunisienne, parle arabe avec les fidèles et beaucoup d’entre eux l’appelaient Manu.

Il disait : "ils m’ont converti en me trempant dans un mikvé de boukha, cette belle eau de figue, boisson nationale des juifs tunisiens".

Et exactement comme le Grand Rabbin Naouri plus tôt, il put empêcher que les manifestations anti juives de Belleville, en 1968, atteignent leur paroxysme. Comme vous l’a dit Gérard pour le grand rabbin Naouri, il lança un appel au Consul général de Tunisie en France et visitérent le quartier côte à côte. 

Les musulmans d'ailleurs le respectaient beaucoup et ainsi la paix put se refaire.

Il ne s’est pas contenté de s’occuper de ses fidèles, il donna des cours aux jeunes avec lesquels il eut toujours un contact très chaleureux grâce à son don d’élocution, son érudition et son approche souriante de la Thora.

Ses conférences dans le cadre des mouvements Tikvatenou et Bné Akiva attiraient tous les jeunes qui venaient l’écouter.

Il fut aussi très actif au sein du Beth Din, à Paris, à côté de son beau-père qui en était le Président. Et, bénévolement, il pratiqua des milliers de circoncisions car il était Rabbin, Mohel, Shohet, Sofer et même Hazan.

En 1977, il amorce un tournant dans sa carrière rabbinique et prend la direction du Séminaire après le décès d’Ernest Gugenheim. Il forma remarquablement les Rabbins et sera toujours très proche d’eux.

Douze ans plus tard, lorsqu’il quitte son poste, il réalise son rêve sioniste et monte en Israël. Il donne des cours, mais son état de santé se détériore et il  se consacre à ses petits enfants et à ses amis.

Il se caractérise par sa gentillesse, son optimisme sans faille, son humour et son respect de l’autre. Avec beaucoup d’actions parfois peu connues car il était très modeste et fuyait les honneurs.

Il a été "le premier chimiste" du Consistoire et la "fameuse Liste" permettant aux Juifs de manger de la nourriture non interdite dans les réseaux  commerciaux classiques vient de lui.

C’est lui aussi qui, dans les années 1980, instituera un office à Deauville pour Chavouot qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui.

Il défendit toujours le judaïsme séfarade qu’il ne supportait pas d’être considéré comme le parent pauvre du judaïsme ashkénaze. Et sa curiosité et son acuité intellectuelle étaient proverbiales.

Il voulait toujours "apprendre à apprendre", que chacun cherche et comprenne par lui même.

Il disait avec malice :

"D’abord Rochi ma tête", après Rachi… .

Penser, réfléchir, comprendre par soi-même, son leitmotiv était qu’un maître avait constamment du lait et du miel sous sa langue et qu’il devait protéger avant tout, l’éthique, le respect de la Thora, dans une ouverture au monde extérieur, d’une grande humilité, en même temps que d’une rigueur absolue.

Il mourut à Jérusalem le 24 juillet 2008, le 21 tamouz 5768, le même jour, à trois décennies d’intervalle que le Rav Rahamim Naouri, son beau-père Zal, parallélisme de destins.

Il fut le lien entre le judaïsme algérien et le judaïsme français, entre l’ancienne génération et la nouvelle, entre ceux qui étaient  proches de la synagogue et ceux qui étaient éloignés. Il était aimé de tous pour son charisme, sa noblesse et sa modestie.

Il n’était jamais dans le jugement.

"Nous prenions le petit déjeuner ensemble sur une nappe recouverte, au fil du temps, de ses commentaires dit de lui le Rav Azoulay".

Erudition, partage, simplicité, voilà l’image que laisse le Grand Rabbin Emmanuel Chouchena.

 

Conférence de Michèle : le GRAND RABBIN DE FRANCE, René-Samuel SIRAT

Gérard et moi allons vous faire une confidence.

Tous deux, nous avions très envie de vous parler de René-Samuel Sirat que nous avons bien connu. Je veux le remercier de m’avoir demandé de le faire, il nous racontera ensuite quelques anecdotes ou pensées qui enrichiront cette esquisse de portrait que je vais tenter d’ébaucher, malgré le peu de temps qui nous reste.

Que dire ? Tout d’abord que c’est vraiment une admiration sans borne que nous lui vouons.

Sa droiture, sa culture, son érudition en matière sacrée comme profane, n’acceptant aucune compromission, sa conscience aiguë de tous les problèmes de société dont il puise la solution dans sa foi, dans sa connaissance de la Bible, et dans l’étude de la Thora pour appeler de tous ses vœux à la tolérance et à la paix, sont sans comparaison. C’est un mensch, dirait-on en langage ashkénaze qui place l’éthique au dessus des honneurs, et cela mêlé à une grande humilité, une grande modestie et une extrême discrétion comme l’était le Grand Rabbin Naouri en matière de tsédaka par exemple, qui disait-il  souvent, est un acte de justice et non de charité condescendante.

Il est né à Bône, le 13 novembre 1930, il a 88 ans aujourd’hui. Il vit à Jérusalem.

Mon enfance, dit-il, a été marquée par un deuil familial. Mon frère fut tué dans un accident de voiture par un chauffeur ivre près des Champs-Elysées.

A dix ans et demi, des mesures raciales sont appliquées en Algérie. Nous sommes en 1941. Il est au lycée Saint-Augustin de Bône. Par tradition, le lundi matin, le meilleur élève de la classe était à l’honneur pour procéder au lever des couleurs dans la cour du lycée. C’était son tour ce jour là. Mais le surveillant général le convoque pour lui annoncer qu’il ne lèvera pas le drapeau parce qu’il  était « un sale Juif ». Il ne l’oubliera jamais.

Il a la chance ensuite d’étudier avec le Grand Rabbin Naouri. A l’époque, Bône comptait 3 000 Juifs et le Grand Rabbin Naouri était le père spirituel de la Communauté. En 1942, il envoie René-Samuel Sirat à la Yechiva d’Aix-les-Bains avec Emmanuel Chouchena et Saül Naouri, son fils. Car M. Naouri voulait qu’ils aillent étudier ailleurs, avec un autre rapport à la connaissance, dans le monde ashkénaze. Il revient ensuite à Bône, puis va au séminaire de la rue Vauquelin et devient le plus jeune Rabbin de France.

Il passe son examen de sortie avec le Grand Rabbin Schilli, qui avait été un grand résistant et qui régnait par la gentillesse, comme il aimait à le répéter.

En 1951, il est nommé à Toulouse dans une communauté dévastée par la Shoah avec un tout petit miniane à chabbat. C’était avant l’arrivée des Juifs d’Afrique du nord.

Tout était à reconstruire. Puis, il revient à Paris comme aumônier des étudiants Juifs de France et retourne  à l’université où il passe le diplôme d’étude en hébreu.

Ensuite rencontre providentielle à Strasbourg avec André Neher qui a créé en 1962 une chaire d’hébreu en France. Maîtrise et doctorat à Strasbourg, il étudie avec Manitou Levinas et Neher et se familiarise avec la philosophie et l’histoire du judaïsme qui n’est pas enseigné dans les yechivot.

Il obtiendra, plus tard, de l’inspection générale, une charge de cours de la chaire d’hébreu à l’INALCO, où il dirigea la section d’études hébraïques de 1968 à 1996 (28 ans).

Il voulait que l’hébreu devienne la « lingua franca » des Juifs. Langue cultuelle et culturelle. Il sera Rabbin pendant 62 ans. En 1981, il est élu Grand Rabbin de France, jusqu’en 1988 et ne voulut faire qu’un seul mandat. Son programme en 3 points :

« l’éducation juive, l’éducation juive et l’éducation juive »

Il rêvait d’une centaine d’écoles juives nouvelles et en fonda 111.

Pour l’anecdote, c’est lui que de De Gaulle appellera pour faire la traduction simultanée de ses discours quand il reçut Levi Eshkol, premier ministre d’Israël,

Mais son maître, son mentor, a toujours été le Grand Rabbin Rahamim Naouri. Il disait souvent : « A Bône, on était Juif comme on respirait : naturellement et simplement. L’existence juive s’épanouissait et se révélait à travers ces traditions spécifiques que j’ai essayé d’illustrer tout à l’heure ».

La structure familiale était de nature patriarcale et il y avait un grand amour entre grands-parents, parents et enfants.

La plus grande valeur du judaïsme, c’est la transmission. Il a toujours milité pour la paix, pour le dialogue interreligieux avec les Chrétiens, mais aussi les musulmans. Et pourtant, il  perdit un autre de ses frères Edmond Baruch en  janvier 1962, tué à Constantine par un terroriste  du FLN, en sortant d’un office de vendredi soir.

L’étude, par ailleurs disait-il, devait aussi s’appliquer aux filles qui en étaient frustrées en Algérie, car elles étaient cantonnées à la maison tandis que les garçons allaient au Talmud Thora.

Il fonda avec le Rabbin Claude Sultan, l’Université juive européenne dont j’ai été l’élève et où il avait pu obtenir les meilleurs professeurs dans chaque spécialité : philosophie, littérature hébraïque, grands textes  du judaïsme.

René-Samuel Sirat a aussi été très fier d’avoir fondé avec Madame Zerbib, l'association Naguilah,  pour redonner de la joie aux aveugles.

Il obtient, pour s’occuper des personnes aveugles et leur permettre de mieux s'intégrer, des subventions de la part du Consistoire Central et de la Communauté, subventions destinées à imprimer des livres de prières et de Pentateuque en braille.

Il a aussi fondé l’institut Rachi de Troyes, a participé aux secondes Rencontres d’Assise en 1986 avec le Pape Jean-Paul II (il ne put assister aux premières qui tombaient un chabbat). Il rencontra aussi récemment le Pape François, en mars 2018.

C’est un infatigable militant pour la Paix. Elève du Rav Kook, il porte un amour absolu à l’humanité toute entière au nom du judaïsme et de ses principes.

Et je reprendrai pour le définir, le titre de l’un des ses livres : « La joie austère », joie de l’espérance humaine habitée aussi par les épreuves qui l’ont façonné de tout temps et spécialement par l’expérience de la Shoah.

Et aussi le verset 56 du livre d’Isaïe :

«Je les amènerai sur ma montagne sainte, je les réjouirai dans ma maison de prières, car ma maison sera appelée une maison de prières pour toutes les nations »