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Pourim est une fête importante, voire capitale, pour le judaïsme.

Elle est mémoire de génocide et commémoration de notre salut par l’intervention divine. Mais rappelons ce qu’est cette fête marquée par un jeûne de treize heures (seulement) et la lecture de la méguila.

Le récit rapporte un épisode de l’histoire du peuple hébreu dans son exil babylonien.

Le roi Ah’ashverosh (qui est Xerxès), dont l’empire immense va de l’Inde (Hodou) à l’Ethiopie (Koush), donne un banquet pour manifester sa grandeur, mais la reine Vashti refuse de paraître ; en conséquence de quoi, il la répudie et fait quérir une autre épouse ; et c’est Esther, la nièce de Mordeh’aï, un Yehoudi de la ville de Chouchan (Suse), qui est choisie comme nouvelle épouse du monarque.

 

Entre-temps, Mordeh’aï a surpris un complot contre le roi et en prévient la reine Esther, qui déjoue le projet criminel et la chose est consignée, dit-on, dans les annales du Palais. Le vizir Haman, tout gonflé de suffisance, est ulcéré de voir que Mordeh’aï est le seul à ne pas se prosterner devant lui, et il décide d’en finir avec tous ces Juifs qui refusent l’idolâtrie.

Il consulte les « sorts » – en hébreu pourim – et jette les dés qui déterminent la date du massacre : le 13 Adar. Mordeh’aï, voyant dans l’édit d’extermination le signe d’une faute collective, se revêt d’un sac, fait pénitence, et le peuple avec lui va jeûner trois jours avant que Esther ne se présente devant le Roi pour demander l’abolition de l’édit.

Esther, on ne la voit ni ne la représente : c’est un visage voilé, évanescent, mystérieux ; il est vrai que Esther vient de la racine hébraïque seter ( ) qui signifie mystère, le verbe sater signifiant cacher soigneusement, et haster, dissimuler ; ce ne peut être plus clair. Invisible présence de notre D.ieu caché.

Une autre hypothèse consiste à voir dans Esther la racine d’Aster, l’astre, l’étoile, et ce serait donc le premier d’une longue série de prénoms féminins qui chez nous, en Algérie, étaient aussi bien Ko’hava que Nedjma.

Mais Esther s’appelle en réalité Hadassa, qui signifie myrte, la plante la plus odorante, celle que l’on retrouve dans l’assemblage du loulav de Souccot.

Le roi Ah’ashverosh, qui a du mal à dormir, se fait lire les annales du Palais, puis il consulte Haman : que faire d’un homme qui vous a sauvé la vie ? Haman qui croit, dans sa suffisance, que le Roi parle de lui, se retrouve, par suite de ce quiproquo, escorter Mordeh’aï en habits royaux devant la foule.

Alors, humilié et ruminant sa vengeance, il projette de faire pendre Mordeh’aï, et fait dresser une potence devant le Palais. Mais Esther, au cours du banquet qui suit, révèle au Roi le projet assassin de Haman ; le Roi prend alors fait et cause pour la reine et son peuple et c’est donc Haman qui sera pendu – lui et toute sa descendance – à la potence qu’il avait fait dresser pour son pire ennemi : le sort s’est donc retourné contre lui. Mordeh’aï est nommé vizir et le peuple juif sur toute l’étendue du royaume est sauvé.

André Chouraqui, qui a magistralement traduit la Méguila, souligne "le caractère naïf d’un récit fait avant tout pour émouvoir" et estime qu’il s’agit là "probablement d’un récit d’imagination, écrit pour expliquer la célébration de la fête des Pourim, qui a dû être à l’origine une sorte de carnaval comme beaucoup de peuples en célèbrent à la fin de l’hiver".

De fait, quand nous lisons la Méguila, nous ne nous rappelons pas ces personnages emblématiques et indéfiniment refoulés dans les sables d’un lointain passé, la Perse, Suse (dont je porte le nom, moi qui suis fils de Suse ou Chouchan : Ben Chouchan), Vashti, reine répudiée, Esther, vierge d’Israël miraculeusement choisie par D.ieu par l’intermédiaire de Mordeh’aï, le roi Ah’ashverosh et le vilain vizir Haman.

Le fait est que Pourim est bien notre Carnaval, une fête de débridement et de défoulement ; on crie et on danse, on secoue les crécelles, on porte des masques, on rejoue l’histoire et on la met en scène.

Chez nous, à Rennes, au centre Edmond J. Safra, la marionnette représentant Haman porte la moustache en brosse d’Hitler. Les petites filles se déguisent en reine Esther : les rues israéliennes en sont pleines le 14 Adar – et même avant, car j’en ai vu une mignonne et belle avec sa couronne d’Esther Hamalka dans le lobby du Park Hôtel où j’ai logé ces derniers jours.

La lecture de la Méguila, qu’on doit écouter religieusement à deux reprises, la veille au soir et au matin de la fête, est joyeusement ponctuée de bruits de crécelle aux 54 mentions du nom de Haman.

Il est d’usage, enfin, de faire des cadeaux pour Pourim (« michloa’h manot » prescrit la Méguila : envoi – « michloa’h » – de « manah » – présent ou don). Il faut festoyer, boire jusqu’à plus soif, et déguster une pâtisserie de circonstance qu’on appelle « oreilles d’Haman » (Ozné Haman). À Strasbourg, me dit mon amie ashkénaze, les Juifs mangent des beignets à l’huile et au sucre, comme les autres Alsaciens célébrant leur Carnaval.

Un dernier mot. Ce qui fonde notre vision mythique et mystique de Pourim c’est justement que c’est une allégorie plus qu’une prière dogmatique, d’où d’ailleurs le nom de la divinité est absent. Alors justement, chacun voit Pourim à sa porte : ainsi, le « Pourim d’Alger », à l’automne, célébrait la défaite de Charles-Quint devant le port d’Alger au XVIe siècle, et mon père en son immense piété a jeûné le 3 Hechvan jusqu’au jour où nous fûmes chassés d’Algérie.

Exilé dans les brumes humides de Noisy-Le-Sec, à quoi cela rimait désormais de jeûner pour sa belle ville perdue ? Selon la circonstance historique les personnages s’incarnent dans la modernité : l’Allemagne hitlérienne et maintenant l’Iran des mollahs nous proposent un portrait revisité de Haman (descendant d’Amalec, ne l’oublions pas – et notre amie Efrate Schreiber ne cesse de nous le rappeler. Cf. son dernier article «Durant le mois de Adar le mazal d’Israël s’élève», sur Terredisrael.com), de celui qui veut nous anéantir, mais qui, avec l’aide de D.ieu et de nos prières, sera lui-même pulvérisé, car s’il est une moralité dans la fête des sorts, c’est qu’en fin de compte le sort se retourne forcément contre le méchant. Pourim a donc pour nous valeur d’espoir. C’est une fête qui nous fait sortir des ténèbres et nous libère de l’angoisse. Et c’est pourquoi, aussi, la fête de Pourim coïncide avec le printemps et le renouveau.

Pourim est une fête du souvenir, où nous pensons à tout notre peuple opprimé, réprimé, déporté, massacré, mais jamais anéanti, si forte est la présence de Hachem Elokénou qui nous délivre, Goalénou, et, Gaal Israël, délivre Israël.

Albert Bensoussan