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Début novembre 1942, probablement le 7, âgé de 8 ans, je me trouvai sur la terrasse de l’immeuble sis à Tlemcen, à l’angle des rues Haëdo et de la Synagogue, dit la “maison Mrabet“, immeuble au rez de chaussée duquel se trouvait entre autres la boutique de tissus du grand rabbin Jacob Charbit.

Ma famille occupait à l’étage l’un des deux logements et la famille de  Sultan  Adolphe, dont l’épouse Alice était la fille  de Jacob Charbit, l’autre.
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Un “black out“ avait été décrété sur l’ensemble de la ville et sa région. La nuit était totale et si j’étais sur la terrasse avec tous les occupants de l’immeuble c’est parce qu’un bruit  énorme et surtout terrifiant, car il venait du ciel sans que l’on puisse en déterminer la cause,  nous avait réveillés.

Les parents pensaient sûrement à une cause maléfique puisqu’ils décidèrent d’envoyer un émissaire auprès du grand rabbin pour savoir si celui-ci pouvait apporter une explication à ce phénomène. Le bruit finit par cesser et tout le monde se retrouva au lit.

Le lendemain nous apprîmes d’une part,  que le bruit provenait d’une escadrille d’avions américains qui, à partir du Maroc, allaient bombarder les ports d’Oran et d’Alger et  d’autre que les américains avaient débarqués à Alger et occupaient la ville.                                                                                    

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Quelques jours après, les troupes américaine entrèrent dans Tlemcen car la résistance des troupes françaises, restées fidèles au gouvernement de Vichy, ne leur opposèrent  que peu de résistance,  malgré leur nombre, car Tlemcen était une ville militaire avec deux casernes celle du Méchouar et celle des Spahis.

La population juive,  en particulier,  les accueillit avec une  joie immense et  une grande reconnaissance

Ces soldats qui paradaient dans la ville dans leurs camions Ford  et leurs jeeps, avec l’étoile blanche, leur apportaient l’espoir de retrouver leurs droits et une vie normale.

     

 

Il faut dire qu’avec l’abrogation du décret Crémieux, le renvoi des élèves juifs des établissements scolaires, le projet de leur   faire porter une  étoile jaune (mon père tailleur civil et militaire avait reçu des coupons de tissus dans lesquelles les étoiles devaient être découpées)   et autres discriminations, ils avaient eu leur part de misères de la part des autorités dépendant du régime de Vichy et aussi de la part des populations chrétiennes et musulmanes majoritairement anti-juives.

L’armée américaine installa son état –major et ses services annexes dans des immeubles du centre ville et ses troupes dans les hauteurs de la ville à la forêt des Pins.

La distribution de bonbons, chocolats, cigarettes … aux habitants lors de leurs virées en ville fit que ces soldats (hommes et femmes)  furent accueillis  chaleureusement par la population.

Voici ce qu’écrit Jacques Guy BENHAMOU à ce sujet dans son livre “ A la recherche d’un communauté disparue – Les juifs de Tlemcen de 1870 à 1962“ :

Ils (les soldats américains) évitèrent de donner à leur présence l’allure d’une occupation belliqueuse et ne firent jamais étalage de leurs forces à la manière allemande (pas de défilé ni de parade). Au contraire, ils se montrèrent plutôt discret et bienveillants à l’égard des populations. Des distributions de lait furent organisées dans toutes les écoles … un orchestre de soldats donna quelques concerts  sur le kiosque à musique de la place de la Mairie “.

Les GI en permission en ville  fréquentèrent les jeunes filles de la ville dont mes deux sœurs aînées.

Quelques uns se marièrent même, plus tard, avec certaines d’entre elles.

Mon père dont l’affaire périclitait, puisque les tissus manquaient, eut l’idée de proposer à ces soldats  le lavage et le nettoyage de leurs vêtements.  Une simple affiche écrite en anglais,  apposée sur la façade de son magasin, suffit à en attirer nombre un grand nombre,  et à établir des liens amicaux avec eux. Militaires, hommes et femmes,  prirent l’habitude de nous rendre visite à notre domicile ou de participer à nos repas.  Ils nous apportaient  à ces occasions de nombreuses conserves, corn- beef, chocolats, beurre de cacahuète, bonbons, chewings gum, cigarettes qui après tant de restrictions alimentaires étaient les bienvenus.

Un jour, Tom m’amena à leur camp de la forêt des Pins. J’y ai déjeuné et c’est là que j’ai découvert le self-service qui ne s’est généralisé en France que beaucoup plus tard  de même que des légumes que nous ne mangions que cuits  et que, eux  dégustaient  crus.

Les soldats américains ne restèrent que quelques mois à Tlemcen.  Troupe d’élite ils poursuivirent leur guerre notamment en Tunisie.

L’un d’entre eux  au moins, avec lequel l‘une de mes sœurs  avait établi  une correspondance régulière, rentra indemne dans son pays,  à la fin de la guerre

Notre reconnaissance va à tous ces américains  qui se sont battus pour nous libérer du joug du régime de Vichy, même si certaine dispositions, du fait des atermoiements du général Giraud,  ne furent abrogée que quelques mois plus tard (par exemple,  les élèves expulsés des établissements scolaires publiques  ne furent autorisée à les réintégrer qu’à partir  d’avril 1943 ou le rétablissement de la nationalité française).