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Par Albert Bensoussan

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Mon ami Alain Sebban – heureuse enfance, surtout quand nous montions la soucca dans la villa de l'avenue Foureau-Lamy, sur les hauteurs d'Alger, avec la bénédiction de son père le rabbin Zabulon Sebban de pieuse mémoire, dont jamais je n'oublierai le velours de voix et l'immense bonté.

Par bonheur, son fils Alain a consigné un peu de son héritage dans le bel ouvrage Pardès Rimonim désormais disponible sur la Toile :
http://www.iemj.org/fr/contenuen-ligne/biographies/zabulon-sebban-1911-1983.html

C'est d'Alain que je tiens cet aphorisme de  Rabbi Nahman de Bratslav : "Vieillir d'accord mais, il est interdit d'être vieux… Nous mettons longtemps à devenir jeunes…"

 C'est bon, tâchons d'être à la hauteur et de garder quelque verdeur, quelque jeunesse.

Et voilà que je retrouve au fond d'un vieux cartable un calendrier hébraïque, comme celui que confectionne pour la communauté algéroise de Netanya mon ami Simon Darmon, de Jérusalem. Il est daté du 30.9.1943 au 17.9.1944, pour l'année 5704, ya hasra, que c'est loin tout ça et que nous – Simon, Julien Zenouda, Marcel Hayoun, etc. et moi – étions jeunes en même pas notre dixième année !

Avions-nous gardé au fond des méninges la vision primordiale du rabbin Dadouche, l'auteur du calendrier – ici en sa XVIIe année –, qui prend bien soin d'indiquer sa qualité : "Mohel" ? En fait c'est lui qui nous a tous circoncis, et on lui prêtait beaucoup de talent pour ce faire. Mais, bien sûr, je ne revois pas sa tête: je n'avais que huit jours ! Nous, enfants de Dadouche, penchons-nous sur ce calendrier historique.

Je me rappelle que mon père en achetait chaque année pour toute la famille, tous les villages, tous les amis, un vrai paquet des précieuses éphémérides. 

On y trouve l’"horaire sabbatique basé sur l'heure d'Algérie d'avant-guerre", puis la disposition bi-hebdomadaire, Tichri sur deux pages, puis Hechvane pareil, etc. jusqu'à Eloul, avec pour chaque semaine l'indication de la paracha, des fêtes et solennités, et aussi de précieuses indications telles que "jour de sortie au cimetière" ou, plus étonnamment "examen de la Bar Misva".

Parmi toutes les fêtes, on mentionne celle qui a disparu et qui célébrait la défaite de Charles-Quint sur la côte algéroise, le fameux Pourim d'Alger : פורים.דזאייר. Je crois bien que mon père faisait encore ce jeûne dans les premières années de son exil en banlieue parisienne, puis il y a renoncé, Alger s'étant effacé de sa mémoire.

Ma mémoire n'a conservé de cette ville naufragée que le souvenir juif et hébraïque, car nous appartenons au peuple de la mémoire et du livre, consignant donc toujours notre passé dans l'avenir livresque.

Poursuivons l'effeuillage du calendrier : la liste des fêtes suit, en français et en hébreu, précédée, et c'est remarquable, de la liste des "Fêtes Nationales et Chrétiennes".

Puis viennent les jours de  "Roche Hodeche" avec la mention éclairante : "Premiers de mois (néoménie)", indiqués toujours en français et en hébreu, suivis de la liste des "Jeûnes" et des "Tekoufoth", autrement dit les "Nouvelles Lunes" – et mon père ne manquait jamais de monter avec moi sur la terrasse de notre immeuble, moi pressé contre lui qui récitait pieusement la "birkat halevana" sur son petit livre éclairé par le ciel étoilé et le croissant lunaire ; cela suivi des "Jours sans tehinna" et de l'énoncé en hébreu de la salutaire bénédiction de la lune  בריות.טובות.

Puis viennent les prières essentielles : la "Bénédiction du Sepher" et le "Kaddich", en hébreu et en translittération en caractères latins pour ceux qui ne savent pas déchiffrer l'hébreu.

Puis le "Kidouche du vendredi soir", suivi de celui des jours de fête, la prière pour Hanouka, et enfin les prières de la spécialité du Mohel : la Brit Milah et le Pidyone Habène, la circoncision et le rachat du premier-né avec ces précisions concernant le rôle du Cohen : il remet le petit à sa maman, fait le kiddouche, prend le petit dans ses bras "après avoir reçu l'assurance que l'enfant est bien un premier-né", puis "le père remet au Cohen un joyau", qui est la marque du rachat proprement dit בפדיון.בנך, ce que souligne le Cohen dans son ultime bénédiction, tout cela bien indiqué en hébreu.

Suivent enfin les haftarot et, inévitablement, le chant sabbatique de Bar Yo'haïe  בר.יוחאי, si cher à nos cœurs.

 

Et pour la petite histoire, le rabbin Dadouche finançait son calendrier par des annonces publicitaires ;  citons en vrac : les Grands Magasins de Nouveautés "Au Petit Duc", les vêtements "Chez Claude", la "Maison Nahon" ou "À la Petite Denise", la haute couture "Au bon goût", les assurances Maurice Chouraqui, la bonneterie "Evelyne et Michel", le chemisier "À la Petite Germaine", la confiserie Zermati, les chaussures "Jipé" ainsi que "La Parisiana", la porcelaine de Sylvain Sonigo, le bijoutier Zaoui qui était 17 rue de Chartres (avant que la rue ne s'appelle rue du Docteur Charles Aboulker), et même la fabrique de pains azymes de Jonas Farro.

 

Et puis, inévitablement la liste de tous les dons qui permettaient de publier ce précieux calendrier et dont la liste serait trop longue.

Le calendrier du rabbin Dadouche, de pieuse mémoire, est donc une réserve de mémoire, un jalon précieux de l'histoire de notre présence séculaire en Algérie, et un rappel émouvant pour tous ceux, nombreux, qui comme moi sont des "enfants de Dadouche".

 

Albert Bensoussan