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Par Albert Bensoussan

ELIE SARFATI : LE BUISSON ARDENT

"Douce est la lumière et il est bon pour les yeux de voir le soleil"  (Qoheleth, 11 : 7)

La réclusion invite au retour sur soi et s’il est un livre qui est de bon secours, pour peu que l’esprit s’égare et l’âme chavire, c’est bien L’Ecclésiaste, ce Qoheleth qui désigne en français le prédicateur.

Et il me revient en mémoire, avant d’aborder le livre de sagesse du judaïsme, l’extraordinaire roman de Mario Vargas Llosa, que je traduisis en 1992, El hablador, sous le titre de L’homme qui parle.

 

Une histoire juive, en même temps qu’une parabole : un jeune homme, camarade de cours de l’auteur, disparaît un jour après avoir annoncé qu’il faisait son alya, car ce jeune homme est juif, fils d’un rescapé de la Shoah, David Zuratas, l’enfant se prénommant Saúl, comme le premier roi d’Israël.

Mais l’auteur, à l’occasion d’un séjour à Florence — qui fut naguère la ville de la peste et du Décameron de Boccace que Vargas Llosa adapta au théâtre sous le titre de Contes de la peste —, visite une exposition photographique sur l’Amazonie et découvre sur un cliché un homme debout, haut perché, s’adressant à un groupe d’indiens accroupis devant lui, en qui il reconnaît son ami Saúl, reconnaissable par une tache de vin qui divise son visage en deux, signant son métissage, car son juif de père a épousé naguère une indienne, dans ce Pérou salvateur.

Et voilà que l’homme a fait son alya non en Israël mais en Amazonie où, au sein des Machiguengas, un peuple nomade, il prêche la sagesse et entretient l’espoir : ces indigènes vivent dans l’angoisse de la chute du soleil, la terreur crépusculaire, l’extinction de la vie, mais leur prophète va les conduire à la poursuite de l’astre protecteur : nouveau Moïse, il mène ce peuple vers la lumière.

Et nous retombons sur Qoheleth et ce vers admirable qu’il faut scander en hébreu : oumatok haor et douce est la lumière vetov le’eynaïr et il est bon pour les yeux liroth et-hashemesh de voir le soleil.

La lumière du soleil est essentielle à la vie, elle émane de la divinité, elle est le divin ainsi que le découvrit, au pays des Madianites, Moïse, devant qui étincela le buisson ardent. Et sur les flammes l’énoncé de ce nom — cette définition, cette énigme — que Dieu se donne à lui-même : Je serai qui je serai ehyeh asher ehyeh. Balancement verbal où le début répond à la fin et vice versa, rotondité d’une formulation qui dit l’infinitude.

S’il est un mot cent fois répété dans ce livre de sagesse, c’est le mot shemesh, à l’égal du mot havel qui est la vanité.

Lumière et inanité se confondent, et nous jouissons pareillement du pain et du vain.

Havel havalim hakol havel, vanité des vanités — vanitas vanitatum dans le latin de la Vulgate — tout est vanité, tel est l’introït de ce livre qui entend nous montrer, en le répétant sans cesse, que ta’hat hashemesh sous le soleil, tout est évanescence hakol havel. Si le prédicateur nous montre la beauté des paroles devarim, des actes ma’acim, de toute chose lekol ‘hefets, de la sagesse et du savoir hokhmah veda’ath, il en dénonce l’inanité havel : rien n’est à demeure.

C’est pourquoi ce livre est tout à la fois leçon de désabusement et édification religieuse. Il veut apprendre à l’être humain, sans le priver de la jouissance de la beauté du monde, à en reconnaître ses limites et sa finitude. Et cette finitude a un nom, c’est le temps, en hébreu ethce son te du temps qui passe se retrouve dans quantité d’idiomes (time, tiempo, tempo, 天気– tenki) et s’obtient en posant la pointe de la langue au-dessus des dents et en soufflant : vraiment un souffle, un léger vent, un vain… De fait, Qohelet est davantage un ouvrage métaphysique qu’un traité moralisateur.

On se rappelle le célèbre balancement — qui inspira à Albert Camus l’une de ses plus belles phrases : "Il est un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre" (Noces) — et cette sempiternelle répétition eth…eth…eth… temps…temps…temps…

Le temps s’inscrit dans le cadran de l’horloge qui l’emprisonne et le limite, l’aiguille est une faux qui fait passer— trépasser — l’heure et l’élimine. Et donc, en tout premier lieu, il est un temps pour naître et un temps pour mourir, ce que dit l’hébreu de façon plus lapidaire et frappante : eth laledeth ve-eth lamout. Ou encore : il est un temps pour tuer eth laharog et un temps pour guérir ve-eth lirpo — et ce dernier verbe — lerapé לרפא soigner —  convoque le docteur, en hébreu rofé, qu’on retrouve aussi dans le prénom Raphaël RafaEl médecin Dieu, autrement dit Dieu guérit.

Aujourd’hui, pour chaque malade sur son lit d’hôpital dans les affres du coronavirus, chaque soignant est Raphaël רפאל ce mot d’hébreu est un talisman.

Comment ne pas voir, dans les circonstances actuelles et cette pandémie qui oblige une bonne part de l’humanité à s’enfermer, en s’encavant, à se cloîtrer comme pour se protéger du ravage atomique, la justesse de la prédication du "fils de David", ainsi que se nomme le prédicateur ? — Ben David , ne l’oublions pas, est aussi le nom du Messie, qui annonce la fin des temps… ou le passage dans un autre temps.  

Alors s’il est un temps pour pleurer eth livkoth et pour se lamenter eth sefod, il est aussi un temps pour rire eth liçroq et un temps pour danser eth reqod, où l’on  notera la science poétique de la formulation et les rimes martelées ot-od-oq.

Si nous sommes lucides et acceptons la loi de la vie, et les misères de la maladie, nous ne devons ni déprimer ni désespérer, mais savoir encore rire et danser.

Et nous réjouir de cette lumière, de ce soleil que nous contemplons derrière nos grilles et nos fenêtres.

Que pèsent alors ces mots que le temps dénature ?

Richesse, opulence, consommation, insouciance, futilité, oui, tout est vanité sous le soleil, et c’est là qu’intervient la plus terrible des vérités qui vient toujours à l’esprit à l’heure de la mort : hakol hayah min-he’afar tout existe à partir de la poussière ve-hakol shav el-he’afar et tout retourne à la poussière, phrase dont nous avertit déjà la Genèse (3 :19) : car tu es poussière ki ‘afar atah et tu retourneras à la poussière ve-el ‘afar tashouv.

Le devoir de lucidité dont nous fait objurgation L’Ecclésiaste, cette leçon de sagesse supérieure, nous invite ni au désespoir ni à la résignation, mais à la mesure et à la prudence sans rien ôter à la jouissance : "j’ai su yada’ti qu’il n’est rien de meilleur eyn tov bam que de se réjouir liçmoa’h et de se faire une vie heureuse tov be’hayav, en mangeant et buvant yokhal vechatah, aperçu épicurien au cœur du stoïcisme (notons que Qoheleth semble avoir été écrit trois siècles avant notre ère, au temps hellénistique de la Judée sous l’influence de la philosophie grecque).

Quant au reste, trésors amassés, appât du gain, maisons et vignes, esclaves et servantes, troupeaux, orgueil de richesse, jalousie de pouvoir, désir sans limite eyn qets, tout cela, sous le soleil, ta’hat hashemesh n’est que vanité  hakol havel et — image poétique tant répétée — pâture du vent ra’yone roua’h. Et notons que cette fin à laquelle nous courons dans notre avidité à jouir et à posséder, ce mot qets, s’il signifie limite veut dire aussi ruine et destruction : et qui peut dire aujourd’hui que cette course effrénée à laquelle nous pousse la société de consommation ne débouche pas sur la catastrophe et le néant ?

Notons cette maxime gravée dans le marbre : qui aime l’argent ohev kessef  ne se rassasie pas d’argent lo-yiçba’ kessef. Et l’inévitable conclusion gam zé havel cela aussi est vain. Son désir n’est jamais assouvi hanefesh lo timaleh — où le mot nefesh dit tout à la fois l’âme et le cœur, l’esprit et la vie, la pensée et le désir ; et le verbe malé signifie s’emplir, et donc la soif de l’or rend l’homme perpétuellement assoiffé (on associera cette idée au tonneau des Danaïdes qui ne s’emplit jamais).

Et Qoheleth de répéter dix fois encore : c’est un mal yesh ra’ha un malheur.

À l’inverse de Saint-Exupéry, aux sources de L’Ecclésiaste, qui, dans Citadelle, exaltait "le vent des paroles", Qoheleth nous fait entendre et nous ressasse l’inanité de la possession et des biens au bénéfice de la parole, sans laquelle il ne serait pas prédicateur. Parler fait du bien : certes, en parlant nous rejetons de l’air, du vent, mais ce vent-là, celui du Prédicateur, recouvre ou sanctionne la vanité — la fumée, traduit André Chouraqui — des choses.

Prêcher dans le désert, c’est dénoncer l’inanité des possessions, lesquelles ne sont que sable et effritement, cette ‘afar poussière d’où nous venons et où nous allons.

La seule vérité, et ce sera la conclusion, c’est que le temps est compté, d’où l’admirable image, pure poésie, de ce livre :

 jusqu’à ce que se rompe la corde d’argent, se fracasse le globe d’or, se brise la cruche à la fontaine, se casse la roue au puits.

Voilà, nous sommes inscrits dans le temps plus que dans l’espace, et l’un comme l’autre nous échappent, ou pour mieux dire, nous leur échappons, le temps d’un soupir. Car nous relevons de la contingence.

Nous ne sommes rien que poussière ‘afar, un mot qui signifie aussi poudre, cendre, décombre, sable et atome.

Nous ne sommes que cela, entraînés par la roue galgal  ou la poulie au-dessus du puits d’encre ; nous ne sommes que le bruit grinçant de cette poulie charriant l’eau, l’eau du temps et de la vie, jusqu’à ce qu’elle se fracasse narots : on entend bien grincer la poulie du temps dans ce dernier tour de  vie, venarots hagalgal. Et où aboutit la vie, quand tout cède, se détache, se brise et se fracasse ?

El-habor, dit le texte, dans le puits, et c’est le dernier mot de la prédication, le mot de la fin, car bor qui signifie citerne, réservoir, puits, veut dire aussi, dans la plénitude de son sens, trou, fosse et tombe. Tout est dit, et comme toujours dans cet hébreu biblique, avec une terrible concision, mais nous savons bien, depuis le début Berechit, qu’une seule lettre, Beth, contient la totalité de la Création, comme l’atome initial du Big Bang.

Et bien, soit, bor est notre point de chute.

Mais nous avons en nous une lumière, ce globe d’or goulat hazahav qui est la lampe, dont parle Qoheleth. Notons que  ce mot goulah, qui signifie au sens premier bol ou globe, veut dire aussi source et fontaine.

Nous avons en nous une fontaine lumineuse, une source d’or, une lampe radieuse :

Ce que j’aime dans ton visage / c’est l’arrivée d’une lampe ardente en plein jour, disait Paul Éluard à la femme aimée.

Et c’est ce que nous appelons la vie, car la vie est lumière, sauf que ce feu doit s’éteindre. Seule la divinité brûle sans se consumer au sene bo’er buisson ardent.

La lumière qui est en l’être humain par la volonté du Créateur, qui lui fait don d’une étincelle de son feu incombustible — sens premier de bo’er —, nous éclaire sur le caractère éphémère et transitoire de cette flamme de vie. Nous savons bien, par expérience, en voyant autour de nous le monde disparaître par pans entiers, et par les diverses alertes de notre corps périssable que nous appelons mal keev ou maladie ma’halah, que la corde d’argent ‘hevel hakessef est fragile et qu’elle finira par se casser : le mot ‘hevel a justement le double sens de corde et de douleur, mais aussi, fort judicieusement, le sens de destin.
Allons bon, tout est dit dans ce simple mot, d’apparence si anodine, qui est corde de vie et de mort : notre destin.

 

Albert Bensoussan