Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Pendant plus d’un siècle et demi, en Algérie, les Juifs ont été des acteurs majeurs de la vie politique, sociale et culturelle. Ils ont su conjuguer réussite sociale, fidélité aux traditions et engagement civique, devenant une communauté pleinement intégrée, organisée et active dans la défense de ses droits et dans la vie publique. Loin de l’image d’une minorité ballottée par les événements, ils ont construit un modèle singulier, où engagements civiques et politiques n’ont jamais été dissociés de la réussite économique et intellectuelle, ni de leur sens aigu de la responsabilité communautaire.
Avec la conquête française, un nouveau cadre institutionnel apparaît en Algérie. Les Juifs s’en saisissent rapidement grâce à leur solide tradition d’étude et à leur cohésion communautaire. Les écoles françaises et celles de l’Alliance israélite universelle, ouvertes dès les années 1840, forment une élite francophone, et de nombreux jeunes juifs deviennent interprètes, enseignants, ou secrétaires d’administration.
En 1845, des notables juifs d’Alger adressent une pétition au gouverneur général pour demander la fin des discriminations. Cet acte marque l’entrée officielle de la communauté juive d’Algérie dans une culture de l’engagement civique, du dialogue institutionnel et des revendications. Parallèlement, les premiers comités informels de notables se structurent pour représenter la communauté auprès des autorités françaises. L’octroi de la citoyenneté française aux 37 000 Juifs d’Algérie par le décret Crémieux en 1870 consacre cet engagement, confirmant et renforçant le dynamisme d’une élite juive algérienne.
Entre 1856 et 1880, plusieurs personnalités émergent : Haïm Benichou, vice-président de la Société de bienfaisance israélite d’Oran, nommé conseiller général de la province d’Oran ; Moïse Seror, membre du consistoire algérien et conseiller municipal à Alger ; Isaac Taïeb, négociant à Bône, conseiller général de la province de Constantine de 1858 à 1865 ; ainsi que des membres de la famille Narboni, conseillers municipaux à Orléansville ou à Constantine. Ils interviennent notamment auprès des autorités pour réprimer les insultes antisémites dans l’espace public ou pour proposer des allocations en faveur d’institutions juives. Ces figures incarnent l’entrée des Juifs dans la citoyenneté, étape naturelle d’un parcours fondé sur l’éducation, la réussite professionnelle, la contribution à la cité et l’engagement pour la défense et la protection de la communauté.
Au tournant du XXᵉ siècle, les Juifs d’Algérie sont nombreux dans les professions libérales : médecins, avocats, enseignants, commerçants. Ces réussites renforcent la légitimité publique de la communauté. Parmi eux figure le Professeur Pierre Lévy-Valensi, professeur de pneumologie à la Faculté de médecine d’Alger et chef de service au CHU d’Alger, qui fonde en 1952 la Société algérienne de pneumophtisiologie.
Le 8 novembre 1942, à Alger, José Aboulker joue un rôle décisif en coordonnant le soulèvement civil destiné à neutraliser les autorités vichystes. À la tête d’un groupe de résistants, principalement des jeunes juifs, il prend le contrôle de plusieurs points stratégiques de la ville : préfecture, centrale téléphonique, postes militaires. Cette action audacieuse, véritable témoignage de l’engagement citoyen des Juifs d’Algérie, paralyse temporairement l’appareil de Vichy et permet aux troupes alliées d’entrer dans Alger presque sans opposition lors du débarquement de l’opération Torch.
L’histoire des Juifs d’Algérie révèle ainsi un modèle d’équilibre : une communauté profondément attachée à ses traditions, mais pleinement citoyenne et actrice de la vie publique. Leur engagement politique découle directement de leur ascension économique et intellectuelle ; de la culture de l’étude, profondément ancrée dans le judaïsme ; de leur sens aigu de la responsabilité civique, nourri à la fois par les traditions communautaires et par l’adhésion aux valeurs républicaines ; enfin, de leur préoccupation constante pour la sécurité de la communauté et de leur lutte déterminée contre l’antisémitisme, mobilisant ressources, réseaux et parole publique.