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Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

L’histoire contemporaine de l’antisémitisme ne peut être dissociée de celle des médias et des systèmes d’information. De la presse imprimée du XIXe siècle aux réseaux sociaux du XXIe siècle, certaines dynamiques réapparaissent : diffusion de récits simplifiés, circulation d’accusations non vérifiées, mobilisation émotionnelle et désignation d’un groupe présenté comme responsable des tensions d’une époque.

Entre 1871 et 1900, l’Algérie française constitue l’un des laboratoires de l’antisémitisme politique et médiatique.

Bien avant les catastrophes du XXe siècle, les villes d’Algérie connaissent campagnes de presse haineuses, violences populaires, exclusions politiques et émeutes visant les Juifs d’Algérie.

Le point de rupture est le Décret Crémieux du 24 octobre 1870. Ce texte accorde collectivement la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie.

Pour une partie importante des Européens installés en Algérie, ce décret devient rapidement un symbole de frustration et de concurrence. Beaucoup supportent mal que des Juifs jusque-là considérés comme « indigènes » deviennent juridiquement leurs égaux ; cette promotion civique nourrit un ressentiment mêlant racisme, rivalités économiques et antijudaïsme traditionnel.

L’année 1871 constitue un tournant décisif. La France vient d’être vaincue par la Prusse ; le Second Empire s’effondre ; l’Algérie traverse une période d’instabilité majeure.

La grande Insurrection de Mokrani, déclenchée le 15 mars 1871 en Kabylie, constitue la plus importante révolte contre la présence française depuis 1830.

Dans ce climat de peur et de crise, une partie des Européens d’Algérie cherche des responsables. Les Juifs deviennent alors des boucs émissaires idéaux.

Très vite apparaissent dans la presse des pétitions réclamant l’abrogation du décret Crémieux, des accusations de favoritisme économique, des discours dénonçant une prétendue « domination juive » et des campagnes opposant « Français d’Algérie » et « Israélites ».

 

Dans les années 1880, l’antisémitisme algérien cesse d’être un simple préjugé social pour devenir un courant politique structuré. Dans plusieurs municipalités émergent des élus populistes ; la presse joue alors un rôle central.

Des journaux comme L’Antijuif algérien, Le Petit Oranais ou les publications inspirées par Édouard Drumont diffusent caricatures, rumeurs, accusations et récits complotistes.

La publication, en 1886, de La France juive marque une étape essentielle. Drumont y développe l’idée d’une France dominée par les Juifs dans la finance, la presse, le commerce et les institutions républicaines. Son vocabulaire imprègne rapidement l’Algérie.

 

La presse antisémite mobilise, désigne, radicalise et prépare la rue. Les Juifs d’Algérie cessent progressivement d’être perçus comme des citoyens pour devenir une catégorie responsable des difficultés économiques et sociales, ils sont alors dans une situation paradoxale : juridiquement citoyens français depuis 1870, ils restent pour une partie des Européens comme des étrangers illégitimes au sein même de la société française.

Toute la presse de l’époque ne participe pas à cette dérive. Une partie de la presse républicaine dénonce les violences et met en garde contre la montée d’un antisémitisme de masse.

 

Cette dynamique atteint son paroxysme lors des émeutes antijuives de 1898 dans le contexte de l’Affaire Dreyfus, qui débute en 1894 avec la condamnation pour trahison du capitaine juif français Alfred Dreyfus, accusé à tort d’avoir transmis des documents militaires à l’Allemagne. Malgré l’absence de preuves solides, les erreurs judiciaires et les éléments démontrant progressivement son innocence, une grande partie de la presse continue de présenter Dreyfus comme le symbole d’une prétendue « trahison juive » au sein de la nation française.

L’affaire divise profondément la France entre dreyfusards et antidreyfusards et devient en Algérie un puissant accélérateur de l’agitation antisémite.

 

L’Algérie connaît alors une radicalisation spectaculaire. Les ligues antisémites se multiplient, les meetings attirent des foules nombreuses, les violences deviennent quasi insurrectionnelles.

La figure centrale de cette période est Max Régis, jeune agitateur populiste devenu maire d’Alger en 1898. Autour de lui, une partie de la presse ne se contente plus de commenter les événements : elle annonce les rassemblements, glorifie les orateurs, désigne des cibles et participe directement à la mobilisation de rue.

 

Les violences antijuives de 1898 éclatent principalement à Alger entre janvier et février 1898, avant de s’étendre à plusieurs autres villes comme Oran, Constantine, Mostaganem ou Blida.

Ces troubles prennent parfois un caractère quasi-insurrectionnel, la police et les autorités apparaissent dans un premier temps dépassées par l’ampleur des violences. Certains responsables hésitent à intervenir fermement contre des foules européennes politiquement influentes, tandis qu’une partie des élites partage elle-même certains préjugés antisémites de l’époque.

Les émeutes de 1898 constituent l’un des épisodes les plus graves de violences antijuives de la France contemporaine avant la Seconde Guerre mondiale.

Elles montrent aussi comment une certaine presse, combinée à la crise politique, aux frustrations sociales et à l’antisémitisme, peut transformer un climat de tension idéologique en violence collective organisée contre les juifs.

 

Cette période annonce déjà certaines mécaniques médiatiques contemporaines : simplification extrême des récits, répétition permanente des mêmes accusations, diffusion continue de rumeurs, confusion croissante entre information, militantisme et propagande.

Une certaine presse ne cherche plus à informer mais à mobiliser les émotions. La caricature et la diffusion d’accusations dépourvues de preuves contribuent à créer un environnement où la haine antijuive se banalise progressivement dans l’espace public. L’Algérie française de la fin du XIXe siècle apparaît ainsi comme l’un des laboratoires d’un antisémitisme médiatique.

Plus d’un siècle plus tard, les massacres du 7 octobre 2023 perpétrés par le Hamas provoquent une immense émotion internationale et, dans un premier temps, une vague de solidarité envers les victimes israéliennes.

Les attaques du Hamas, marquées par des massacres de civils pris pour cibles parce que juifs et israéliens, des enlèvements, des viols et des violences d’une brutalité exceptionnelle, suscitent une condamnation largement partagée.

Mais en quelques jours seulement, une partie de l’opinion internationale opère un renversement moral et médiatique : les victimes du massacre deviennent progressivement associées à la figure du coupable.

Dans certains espaces médiatiques et numériques, les Israéliens, et plus largement les Juifs, cessent d’être perçus comme les victimes du 7 octobre pour devenir les représentants d’un système présenté comme oppressif ou criminel.

L’espace médiatique se retrouve alors dominé par les accusations diffusées avant vérification, les vidéos virales, les récits militants, la propagande et la concurrence émotionnelle.

Dans cette dynamique d’instantanéité permanente, les images les plus choquantes, les accusations les plus radicales et les récits les plus polarisants circulent bien plus rapidement que les enquêtes, les rectifications ou les mises en contexte.

La pression de l’audience, de la viralité et du flux continu pousse alors une partie des acteurs médiatiques et plateformes numériques à relayer des informations non vérifiées, des contenus incomplets ou des récits militants présentés comme des faits établis.

Une partie de cet espace médiatique et militant a été investie par des mouvements islamistes, des groupes d’extrême gauche radicale et des réseaux antisionistes qui imposent une lecture idéologique du conflit articulée autour du colonialisme ou de l’oppression raciale.

Cette convergence n’est pas nouvelle. Elle se structure progressivement après la guerre des Six Jours de 1967 puis dans le contexte des luttes tiers-mondistes.

Une partie de l’extrême gauche européenne présente alors Israël comme l’avant-poste de l’impérialisme occidental et du colonialisme au Moyen-Orient. Parallèlement, les mouvements islamistes font de la cause palestinienne un instrument central de mobilisation politique et religieuse, dans une rhétorique où la dénonciation d’Israël glisse vers l’essentialisation des Juifs et l’utilisation de stéréotypes antisémites.

L’épisode de l’hôpital Al-Ahli à Gaza, le 17 octobre 2023, constitue un exemple révélateur. Avant toute enquête approfondie, responsables politiques, militants, influenceurs et certains médias accusent immédiatement l’armée israélienne d’avoir délibérément bombardé l’hôpital. L’information alimente alors manifestations, tensions et discours antijuifs dans plusieurs pays.

Les analyses ultérieures de plusieurs services de renseignement occidentaux et d’enquêtes indépendantes concluront qu’il s’agissait d’un tir provenant du Jihad islamique palestinien. Mais la rectification, lorsqu’elle intervient, arrive tardivement, discrètement, alors que l’accusation avait déjà produit ses effets émotionnels et politiques.

 

L’histoire montre que l’antisémitisme se nourrit rarement d’arguments entièrement nouveaux. Les représentations évoluent, mais les mécanismes demeurent souvent comparables. À la fin du XIXe siècle, la presse antisémite dénonçait une prétendue « domination juive », le contrôle de la finance, la manipulation des institutions ou le « complot judéo-maçonnique ».

Aujourd’hui, ces schémas réapparaissent sous des formes réactualisées : accusation de contrôle des médias, fantasmes d’influence politique ou financière, rhétorique du « lobby » ou encore certaines comparaisons assimilant Israël et les Juifs au nazisme.

 

Certaines représentations contemporaines, appuyées par la diffusion virale de fausses images, de vidéos sorties de leur contexte ou d’accusations non vérifiées, réactivent également des imaginaires antijuifs beaucoup plus anciens, notamment la figure du Juif « assassin d’enfants ». Cette représentation rappelle les mythes médiévaux de crimes rituels qui ont nourri pendant des siècles les persécutions antisémites en Europe.

 

En Algérie, une partie de la presse transforme une avancée républicaine, le décret Crémieux, en récit de dépossession, de « privilège juif » et de menace.

À travers des campagnes de presse, les Juifs sont progressivement présentés comme responsables des frustrations économiques, politiques et identitaires d’une partie de la société européenne d’Algérie.

 

Plus d’un siècle plus tard, les massacres du 7 octobre 2023 créent une autre dynamique médiatique : des médias et plateformes diffusent des accusations non vérifiées, des images sorties de leur contexte et des récits émotionnels simplifiés qui transforment progressivement la perception du conflit.

Ces contenus circulent dans un seul sens accusatoire, centré sur Israël, tandis que les violences du Hamas et le contexte des attaques du 7 octobre sont relégués au second plan, minimisés ou passés sous silence.

Cette asymétrie médiatique favorise alors une lecture binaire du conflit où Israël et, par extension, les Juifs eux-mêmes deviennent progressivement les principaux réceptacles de l’indignation morale et politique.

En quelques jours, dans certains espaces médiatiques et militants, un véritable renversement des perceptions s’opère : les Israéliens, pourtant victimes d’un massacre de masse, cessent d’être perçus comme des victimes pour devenir les représentants supposés d’un système présenté comme criminel, colonial ou oppressif.

À l’ère des montages sortis de leur contexte, des faux documents, des manipulations numériques et de l’intelligence artificielle générative, la vérification de l’information devient plus essentielle que jamais.

Les principes fondamentaux du journalisme, vérification des sources, pluralité des points de vue, contextualisation des faits, distinction entre information et opinion, constituent des garanties indispensables.

Lorsqu’un système médiatique substitue l’émotion à la vérification, la viralité à l’enquête et le récit militant à l’analyse, il cesse d’être un simple observateur pour devenir l’un des moteurs de la radicalisation et de la haine.

Lorsque les médias ne se contentent plus d’informer mais façonnent des perceptions morales, ils contribuent alors à réactiver les mécanismes de stigmatisation, de désignation et de haine.

De l’Algérie aux réseaux sociaux du XXIe siècle, une même leçon : aucune société n’est totalement protégée lorsque l’information cesse d’éclairer pour commencer à désigner.