Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial
Un an après, un pan du patrimoine juif d’Algérie réduit au silence
Le 11 octobre 2025, la synagogue Chaloum Lebhar, située dans le quartier de Bab El-Oued à Alger, était démolie sur décision des autorités algériennes. Officiellement, cette décision était motivée par un risque d’effondrement.
En 1891, Chaloum Lebhar, notable juif et membre du consistoire d’Alger, fait don d’un terrain de 180 m², rue de Dijon, afin d’y construire une synagogue.
Alger. 1936. Synagogue de la rue de Dijon, dite « synagogue des mariages ». © Photothèque de l’Alliance israélite universelle. Bibliothèque AIU.
Inaugurée le 14 avril 1894 et portant le nom de son bienfaiteur, elle devient l’un des lieux importants de la vie religieuse du judaïsme algérois.
Agrandie dans les années 1920, elle pouvait accueillir jusqu’à 500 fidèles lors des grandes cérémonies. Son intérieur était orné d’une magnifique tenture rouge recouvrant l’Arche sainte, encadrée de céramiques anciennes.
Surnommée « la synagogue des mariages », elle accueillait les célébrations familiales, les fêtes et les offices. Elle faisait partie de ces lieux qui entretenaient les liens d’une communauté profondément enracinée dans la société algérienne et attachée à la ville d’Alger. Aujourd’hui, il n’en reste rien.
À la veille de l’indépendance, la communauté juive d’Algérie comptait encore plusieurs dizaines de milliers de familles, héritières d’une présence près de deux fois millénaire. Dans les mois qui entourent l’indépendance de 1962, les Juifs d’Algérie quittent le pays.
Avec leur départ, de nombreux lieux de vie communautaire perdent leur fonction. Synagogues, écoles, cimetières et autres témoignages de cette présence séculaire connaissent des destins différents : abandon, dégradation, reconversion ou destruction.
Les grandes synagogues d’Alger et d’Oran sont notamment transformées en mosquées. D’autres édifices sont progressivement laissés à l’abandon. Chaloum Lebhar connaît ce dernier destin, jusqu’à sa démolition en octobre 2025.
Cette disparition ne saurait être réduite à une simple décision administrative. Elle pose la question de la responsabilité des pouvoirs publics dans la préservation d’un patrimoine constitutif de l’histoire nationale.
La sécurité des personnes peut légitimement imposer des mesures d’urgence. Mais l’argument du péril technique ne saurait faire oublier les décennies d’abandon qui ont conduit à cette situation.
L’Algérie dispose pourtant, depuis la loi du 15 juin 1998 relative à la protection du patrimoine culturel, d’un cadre juridique permettant la sauvegarde et le classement des édifices présentant un intérêt historique.
Pourquoi aucune mesure de protection efficace n’a-t-elle permis de préserver cette synagogue ? Pourquoi, avant que sa dégradation ne devienne irréversible, ne pas avoir engagé une démarche de restauration ou, à défaut, de documentation et de conservation de ses éléments architecturaux ?
Ce sont des questions auxquelles les autorités algériennes devraient répondre.
Car la préservation du patrimoine ne relève pas seulement de considérations techniques ou financières. Elle traduit également des choix politiques et la place qu’un État entend accorder aux différentes composantes de son histoire.
La disparition de Chaloum Lebhar s’inscrit dans un processus plus large d’effacement progressif des traces matérielles du judaïsme algérien.
Pourtant, cette histoire est aussi celle de l’Algérie elle-même : celle de femmes et d’hommes qui, pendant des siècles, ont contribué à sa culture, à son économie, à sa vie intellectuelle et à son développement.
Juifs, musulmans et chrétiens ont partagé des villes, des quartiers et des activités, dans une histoire faite de relations et d’échanges.
Reconnaître l’histoire juive d’Algérie revient simplement à reconnaître une vérité historique : les Juifs ont été, pendant des siècles, une composante de la société algérienne, bien avant la conquête française de 1830.
Effacer ces traces de la présence juive, c’est appauvrir la mémoire nationale. Les préserver, c’est reconnaître que la richesse d’un pays se mesure aussi à sa capacité à assumer et à transmettre son passé dans toute sa complexité.
L’histoire des Juifs d’Algérie appartient à plusieurs espaces de mémoire.
Elle appartient à l’Algérie, terre de leurs ancêtres.
Elle appartient aux familles qui transmettent encore à leurs enfants les souvenirs d’Alger, d’Oran, de Constantine, de Tlemcen et de tant d’autres villes.
Elle appartient au patrimoine historique et culturel méditerranéen.
Aucune politique ne peut effacer cette histoire commune.
Un an après la disparition de Chaloum Lebhar, Morial renouvelle son appel à la sauvegarde du patrimoine juif d’Algérie.
Nous demandons qu’un inventaire documenté des synagogues, cimetières et autres sites historiques juifs encore existants soit entrepris et rendu accessible, que leur état de conservation soit évalué et que des mesures de protection adaptées soient engagées.
Nous appelons également à la conservation des archives, des plans, des photographies et des témoignages relatifs aux édifices disparus.
Pour Chaloum Lebhar, dont la destruction est irréversible, une signalisation mémorielle sur son ancien emplacement constituerait un premier acte de reconnaissance historique.
Quand une synagogue disparaît, ce n’est pas seulement un bâtiment que l’on abat : c’est un fragment d’histoire commune que l’on enterre.
Un pays ne grandit pas en effaçant les traces de ceux qui l’ont habité. Il grandit en assumant toute son histoire, même celle qui dérange.
