Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial
Les premières violences d'une guerre qui allait bouleverser le destin des Juifs d'Algérie

En 1954, l'Algérie est sous souveraineté française depuis la conquête commencée en 1830 et organisée en départements français depuis 1848. Près d'un million de Français, dont environ 130 000 Juifs, y vivent aux côtés des populations musulmanes.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, les tensions politiques et sociales entre les populations se sont considérablement aggravées.
Le 8 mai 1945, alors que la France célèbre la victoire sur l'Allemagne nazie, des manifestations nationalistes algériennes éclatent dans le Constantinois. À Sétif, l'intervention de la police provoque des affrontements qui dégénèrent en émeutes meurtrières. Les violences s'étendent aux campagnes environnantes, notamment vers Kherrata. Plus d'une centaine d'Européens sont assassinés au cours de ces journées.
En 1954, le contexte international contribue à précipiter les événements. Le 7 mai, la défaite de l'armée française à Diên Biên Phu, en Indochine, provoque un choc considérable. Elle démontre que la France peut être vaincue militairement et contrainte de négocier.
En Algérie, où le mouvement nationaliste est profondément divisé, cette défaite renforce les partisans de la lutte armée. Dès le printemps, certains militants ont constitué une organisation clandestine, le Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action (CRUA).
À la veille de la Toussaint, malgré les tensions politiques, la vie quotidienne se poursuit dans les villes et les villages. Les familles françaises d'Algérie, notamment juives, sont loin d'imaginer la guerre qui s'annonce. Si les autorités disposent d'informations sur les activités nationalistes, elles n'ont pas mesuré l'imminence ni l'ampleur de l'insurrection.
Dans la nuit du dimanche 31 octobre au lundi 1er novembre 1954, une vague d'attentats et de sabotages frappe simultanément plusieurs régions d'Algérie, provoquant la stupeur de la population. Le Front de libération nationale (FLN), organisation indépendantiste, vient de déclencher une insurrection armée. Ses dirigeants ont constitué des groupes armés, réparti les responsabilités entre les régions et déterminé les objectifs à frapper.
Près de soixante-dix actions sont menées à travers le territoire. Des Aurès à la Kabylie, du Constantinois à l'Algérois et à l'Oranais, les assaillants visent casernes, postes de police, bâtiments administratifs et installations électriques. Des lignes téléphoniques sont coupées, des voies de communication sabotées et des incendies allumés.
Les premières victimes tombent dès la soirée du 31 octobre. À Oran, Georges-Samuel Azoulay, chauffeur de taxi juif, est assassiné dans le contexte de la préparation d'une attaque contre la caserne d'Eckmühl. Il figure parmi les toutes premières victimes de l'insurrection.
Quelques heures plus tard, les attaques se multiplient. À Batna, un soldat et le brigadier-chef sont abattus devant leur caserne. À Khenchela, un lieutenant et un soldat trouvent également la mort. Près de Mostaganem, Laurent François, 22 ans, est assassiné alors qu'il tente d'alerter la gendarmerie de Cassaigne. En Kabylie, un policier musulman figure parmi les victimes.
Mais c'est dans les Aurès, au matin du 1er novembre, que se déroule l'un des épisodes les plus tragiques de cette journée. Dans les gorges de Tighanimine, un groupe armé intercepte un autocar reliant Biskra à Arris. Parmi les passagers se trouvent Guy Monnerot, jeune instituteur de 23 ans, récemment arrivé de métropole avec son épouse Jeanine, elle aussi institutrice. Mariés depuis deux mois, ils viennent d'être affectés à Tifelfel, un village des Aurès. À bord voyage également le caïd Hadj Sadok, ancien officier de l'armée française.
Les hommes armés font descendre plusieurs passagers. Guy Monnerot et Hadj Sadok sont tués. Jeanine Monnerot est grièvement blessée. L'assassinat de ce jeune instituteur, venu avec son épouse enseigner aux enfants des Aurès, provoque une profonde émotion. Quelques jours seulement après leur arrivée, leur vie vient de basculer. Guy Monnerot est mort ; Jeanine survivra à ses blessures.
Le meurtre de ce jeune enseignant, venu transmettre le savoir dans une région où l'accès à l'éducation demeure difficile, devient l'un des symboles de cette journée sanglante.
La portée de ces attaques dépasse leur bilan humain. En quelques heures, des hommes ont été assassinés, des installations militaires et administratives attaquées, des voies de communication sabotées. La stupeur gagne la population, tandis que les premières mesures de sécurité révèlent la gravité de la situation. Ces événements, survenus le jour de la Toussaint, seront rapidement désignés sous le nom de **« *Toussaint rouge* »**, une expression qui souligne leur caractère meurtrier et leur portée symbolique.
La coordination et l'étendue des attaques révèlent le déclenchement d'une insurrection organisée contre la présence française en Algérie. À Paris, le gouvernement de Pierre Mendès France réaffirme l'appartenance de l'Algérie à la France. Des renforts militaires sont envoyés, les opérations de sécurité se multiplient dans les Aurès et des couvre-feux sont instaurés dans plusieurs localités. Les autorités françaises entendent rétablir l'ordre par la force, alors que le FLN poursuit un objectif déclaré : l'indépendance de l'Algérie. Deux logiques s'affrontent désormais, ouvrant un conflit dont personne, en 1954, ne peut encore mesurer la durée ni les conséquences.
Les relations entre Juifs, Musulmans et Européens étaient depuis longtemps marquées par des tensions politiques et des violences meurtrières. Le pogrom de Constantine, en août 1934, au cours duquel de nombreux Juifs furent assassinés, avait laissé une blessure profonde dans la mémoire de la communauté juive. Pourtant, la vie quotidienne avait continué, entre relations de voisinage et méfiances persistantes.
Pour les Juifs d'Algérie, français depuis le décret Crémieux de 1870, cette évolution prend une dimension particulière. Leurs familles ont servi sous le drapeau français lors des deux guerres mondiales et subi, sous Vichy, l'abrogation du décret Crémieux, la perte de leur citoyenneté et les mesures antisémites, avant le rétablissement de leurs droits en 1943. Mais l'Algérie est aussi leur terre natale, celle où leurs ancêtres vivent depuis près de deux mille ans.
Au-delà de la peur des attentats, une interrogation grandit : quel avenir attend désormais les populations de ce pays ?
Un an plus tard, dans sa *Lettre à un militant algérien*, publiée en octobre 1955, Albert Camus exprimera avec gravité les conséquences humaines de cet engrenage de violence : « *Cette guerre sera sans vainqueurs réels.* »
Avec le recul de l'histoire, cette journée apparaît comme le début d'une tragédie qui allait emporter tout un monde. Des premiers assassinats de la Toussaint rouge aux attentats du Milk-Bar à Alger, en septembre 1956, jusqu'aux massacres et aux disparitions du 5 juillet 1962 à Oran, huit années de guerre laisseront derrière elles des milliers de victimes civiles et militaires, des familles endeuillées et des vies brisées.
Pour Morial, commémorer la Toussaint rouge, c’est honorer la mémoire de toutes les victimes, rappeler la place des Juifs d’Algérie dans cette histoire et transmettre aux générations futures le souvenir de leur attachement à leur terre natale et aux traditions qui ont façonné leur identité.