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Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Des Maccabées à l’opération Torch, une mémoire de combats, de victoires et de reconstruction.

Notre histoire, celle du peuple juif, est souvent racontée à travers les persécutions, les expulsions et les tragédies qui ont marqué notre destin. De la destruction du Temple de Jérusalem à l’expulsion des Juifs d’Espagne, des pogroms à la Shoah, notre mémoire collective porte le poids de siècles de souffrances, de destructions et d’exils.

Mais notre histoire ne saurait se résumer à celle de victimes.

Elle est aussi, depuis l’Antiquité, celle de la résistance, des combats menés, des victoires remportées contre l’oppression et de la reconstruction. Celle des femmes et des hommes de notre peuple qui, malgré les épreuves, n’ont jamais renoncé à leurs valeurs, à leur identité, à leur liberté ni à l’aspiration millénaire de retrouver notre souveraineté sur notre terre.

Au IIᵉ siècle avant notre ère, les Maccabées refusent de se soumettre aux persécutions du pouvoir séleucide. Face à une puissance militaire supérieure, ils prennent les armes, remportent des victoires et reprennent Jérusalem. La purification du Temple, dont Hanoucca perpétue le souvenir, devient le symbole de nos combats pour défendre et transmettre notre foi, notre identité et notre liberté.

Quelques siècles plus tard, à Massada, les derniers défenseurs de la forteresse affrontent les légions romaines. Leur résistance s’achève tragiquement, mais Massada demeure, dans notre mémoire juive, un symbole.

Deux combats, deux destins différents, mais une même détermination : refuser la soumission, défendre notre liberté et notre identité.

Et puis vient le 14 mai 1948, une date majeure dans notre histoire.

Ce jour-là, à Tel-Aviv, David Ben Gourion proclame l’indépendance de l’État d’Israël. Trois ans après la Shoah et près de deux mille ans après la destruction du Second Temple de Jérusalem, le peuple juif retrouve sa souveraineté sur sa terre.

Malgré les conquêtes, les persécutions et les exils, la présence juive sur cette terre ne s’était jamais interrompue. De Jérusalem à Hébron, de Safed à Tibériade, des communautés avaient maintenu vivantes les traditions juives. Et partout dans la diaspora, le lien avec la terre d’Israël était demeuré au cœur de notre identité, de nos prières et de notre espérance, exprimée par le prophète Ézéchiel : « Je vous retirerai d’entre les nations, je vous rassemblerai de tous les pays, et je vous ramènerai dans votre pays. » (Ézéchiel 36, 24)

Cette aspiration millénaire s’est concrétisée grâce à des générations d’engagement politique, d’immigration, de travail et de combats.

Cette même détermination à résister et à agir s’était également manifestée pendant la Seconde Guerre mondiale.

En France, l’Armée juive, créée à Toulouse en 1942 par Abraham Polonski et Lucien Lublin, dans le prolongement de l’organisation clandestine La Main forte, fondée notamment par David Knout en 1940, organise des filières d’évasion, procure de faux papiers et constitue des groupes armés. Devenue l’Organisation juive de combat (OJC), elle participe aux maquis et aux combats de la Libération.

Résister, c’est aussi sauver des vies. Au sein de l’Œuvre de secours aux enfants (OSE), Georges Garel organise un réseau clandestin qui permet de sauver des milliers d’enfants juifs, cachés sous de fausses identités dans des familles et des institutions. Des femmes et des hommes, juifs et non juifs, risquent leur vie pour sauver celle des autres.

En Europe orientale, la résistance juive prend également les armes. Dans les forêts de Biélorussie, les frères Tuvia, Asael et Zus Bielski organisent un groupe de partisans qui combat les forces allemandes, tout en assurant la survie de plus de 1 200 Juifs.

À Varsovie, le 19 avril 1943, les combattants de l’Organisation juive de combat (ŻOB), dirigés par Mordechaj Anielewicz, et ceux de l’Union militaire juive (ŻZW) participent au soulèvement du ghetto. Faiblement armés, ils résistent pendant près d’un mois aux forces allemandes chargées de sa liquidation.

Des maquis français aux forêts de Biélorussie, des réseaux de sauvetage aux combattants du ghetto de Varsovie, la résistance juive fut une réalité organisée et courageuse.

Ces femmes et ces hommes ne combattaient pas seulement pour leur survie et celle de leur peuple. Ils participaient, aux côtés d’autres mouvements de résistance et des forces alliées, au combat collectif contre le nazisme et pour la libération des peuples soumis à l’occupation allemande.

Le 8 novembre 1942, à Alger, cette participation juive au combat pour la liberté allait prendre une dimension décisive.

Deux ans auparavant, le 7 octobre 1940, le régime de Vichy avait abrogé le décret Crémieux de 1870, privant les Juifs d’Algérie de leur citoyenneté française. Les lois antisémites les avaient exclus de nombreuses professions, de la fonction publique et de l’enseignement. Des milliers d’enfants avaient été écartés de l’école publique.

Face à ces exclusions, la communauté juive s’organise. Des écoles et des structures d’entraide sont créées pour soutenir les familles et des jeunes Juifs choisissent d’aller plus loin et s’engagent dans la résistance clandestine.

À Alger, autour de José Aboulker et Bernard Karsenty, et à Oran, autour de Roger Carcassonne, des réseaux s’organisent et préparent le combat. Juifs et non-Juifs, civils et militaires, hommes de convictions diverses unissent leurs forces autour d’un même objectif : combattre les puissances de l’Axe, mettre fin à l’autorité de Vichy en Afrique du Nord et contribuer à la libération de la France.

En octobre 1942, à Cherchell, des représentants de la résistance algéroise rencontrent secrètement une mission américaine conduite par le général Mark Clark, adjoint du général Eisenhower. Ils coordonnent les préparatifs de l’aide au débarquement allié.

Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, 377 résistants, dont 315 Juifs, passent à l’action.

Malgré leur faible armement et la supériorité numérique des forces de Vichy, ils occupent plusieurs points stratégiques d’Alger, coupent les communications et parviennent à retenir temporairement prisonniers le général Juin et l’amiral Darlan, à la villa des Oliviers.

Face à la contre-offensive des forces de Vichy, ils prolongent leur combat, au prix de plusieurs vies, parmi lesquelles celles du lieutenant Jean Dreyfus et du capitaine Alfred Pillafort, mort quelques jours plus tard des suites de ses blessures.

Leur action désorganise les défenses vichystes et facilite considérablement la progression des troupes alliées à Alger. Dans la soirée du 8 novembre, un cessez-le-feu intervient dans la ville, tandis qu’à Oran et au Maroc, les combats se poursuivent encore plusieurs jours.

L’opération Torch constitue une étape majeure de la Seconde Guerre mondiale. Elle ouvre la voie à la campagne de Tunisie, puis au débarquement en Sicile et à la campagne d’Italie.

Privés de leur citoyenneté française par Vichy, ces résistants juifs ont pourtant joué un rôle déterminant dans le succès du débarquement allié à Alger. Au péril de leur vie, ils ont participé au combat pour la libération de la France, affirmant leur patriotisme et leur attachement aux valeurs de liberté et d’égalité que le régime de Vichy avait trahies.

La victoire du 8 novembre est pourtant suivie d’une profonde désillusion. Les Alliés choisissent de confier le pouvoir à l’amiral Darlan, l’un des principaux dirigeants de Vichy, une décision vécue comme une trahison par de nombreux résistants. Sous Darlan, puis Giraud, plusieurs mesures antisémites demeurent en vigueur et il faudra attendre le 21 octobre 1943, près d’un an après le débarquement, pour que la pleine validité du décret Crémieux soit de nouveau reconnue.

Mais cette désillusion n’entame pas la détermination des Juifs d’Algérie. Nombre d’entre eux rejoignent les forces combattantes et participent aux campagnes de la Libération, jusqu’à la victoire sur l’Allemagne nazie.

Pourtant, le rôle des résistants juifs d’Algérie dans le débarquement allié reste trop méconnu de la mémoire nationale. Leur engagement rappelle que les Juifs ont pleinement participé au combat contre le nazisme et à la libération de la France.

Dans une France et une Europe confrontées à la résurgence de l’antisémitisme, notamment lorsque la haine des Juifs se dissimule derrière des discours politiques ou antisionistes, transmettre cette histoire prend une dimension particulièrement actuelle. Elle rappelle la place des Juifs dans notre histoire nationale et leur contribution aux combats pour la liberté.

Nous ne sommes pas seulement les héritiers des souffrances de nos aînés, mais aussi de leurs engagements et de leurs victoires.

Le 8 novembre 1942 nous rappelle que le courage et la détermination peuvent changer le cours de l’Histoire. C’est cette mémoire d’action, de liberté et de confiance dans l’avenir que nous devons transmettre.