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"Taxi!..52 rue Myrha, s'il vous plait"...

La rue Myrha - Paris (Montmartre)

C’est l’adresse que donna notre père au chauffeur de taxi. Nous y étions tassés comme des sardines, et c‘était tant mieux, car il faisait très froid. Nous étions le 3 décembre 1950. Il faisait nuit.

La Gare de Lyon s’éloignait derrière nous et j’aperçus le grand cadran de l' horloge dressée au-dessus de cet édifice.

 Il était tard , nous avions passé la journée dans le train depuis Marseille, après une traversée de plus de 24 heures dans une mer grosse et houleuse . Nous les enfants, ballottés et presque endormis,, découvrions la capitale en cherchant du regard la Tour Eiffel dont on nous avait tant parlé depuis qu’il était question de quitter Alger pour habiter Paris. Mais , ce soir-là, notre nouvel avenir enflait le sentiment d'angoisse que je ressentais en traversant cette ville inconnue au fur et à mesure que nous approchions du lieu où nous devions être accueillis.

Le taxi, après avoir remonté le boulevard Magenta passa sous un pont métallique imposant qui enjambait la large voie, pour bifurquer plus loin sur la droite dans une rue peu éclairée. La voiture s’arrêta plus loin devant l’entrée aveugle d’une petite maison à deux étages. Un couloir sombre et froid communiquait avec une courette. Sur la gauche, à mi-chemin, des marches en bois, grinçant sous nos pas, montaient vers un premier étage sombre, où l'on devinait quelques portes dans l'obscurité d'un corridor étroit.

Une seconde volée de marches, bien raides, menait vers une porte vitrée, étroite, donnant l’accès à un second étage. La porte poussée, nous découvrîmes à gauche la porte close d'un appartement et un second vestibule filant à droite, à l'extrémité duquel, l'entrée de ce qui était probablement la cuisine, projetait sur le sol un trapèze de lumière jaune. C'est de cette pièce que nous parvenaient des rires et des voix aux accents reconnus de Bab el Oued... mais aussi des fumets aux arômes familiers.

Lorsque nous y entrâmes je fus étonné de voir autant de personnes, une dizaine peut-être, réunies autour de la table sur laquelle le repas venait apparemment de s'achever. Des jeunes hommes bruyants et joyeux l'entouraient.

On nous embrassa... on nous souleva...Et on nous dit très probablement:

"Comment tu t'appelles?", "C'est tes enfants Léon?"

"Ils ont sommeil les pauvres!"

"Allez Rosette, sers-leur à manger , ils doivent avoir faim!"

"Ceux qui ont fini , levez-vous et faites-les asseoir!"

Rosette c'était la cousine de notre père, femme courageuse , entreprenante , généreuse. Elle accueillait ainsi tous les soirs, autour de sa table , une joyeuse assemblée, ses "pensionnaires". Pour la plupart, c'était de jeunes ouvriers, ou des représentants, arrivés récemment en "métropole" pour s'offrir une nouvelle vie à Paris et fuir le chômage d'une Algérie d'après-guerre, à peine convalescente.

Rosette et sa soeur Julie possédaient cette maison. Julie occupait avec sa petite famille le petit logement à l'autre bout du couloir. C'est dans cette maison que nous passâmes notre première nuit à Paris.

Nos parents et nous les enfants, fûmes répartis un peu au hasard des places libres dans les pièces ou dans les mansardes . La soeur de Rosette offrit le couchage à une partie d'entre nous. Quelques pensionnaires, peut-être deux, ou trois étaient hébergés dans les mansardes auxquelles on accédait dans le noir par un escalier raide et étroit au sortir de la cuisine. Le sort voulut que je dormis avec Zizi, dans le lit étroit d'une mansarde glacée, sans chauffage, sous un vasistas mal fermé, laissant passer le froid de cette nuit d'hiver... Qui était Zizi? Un pensionnaire. Un gaillard impressionnant à l'image de Chéri-Bibi! Au début des années 50, le quotidien France-Soir diffusait entre autres, ses bandes dessinées, "Juliette de mon coeur", "Rip Kirby" et..."Chéri-Bibi", un bagnard au grand coeur, un héros créé par Gaston Leroux.

Zizi c'était la tête de Chéri-Bibi! Imaginez un visage mal rasé aux maxillaires puissants et prognathes, un crane étroit recouvert de cheveux bruns drus et frisés, des sourcils épais noirs, un regard noir mais doux, un nez camus et une dentition serrée, brillant de l'éclat d'une prémolaire en or.

Il me dit de sa voix enrouée et métallique au moment où j'allais m'endormir:

"Et ne remue pas trop cette nuit, tu m'entends, sinon je t'étrangle"... J'avais dix ans, allez dormir après cette recommandation que je pris aussitôt comme une menace au premier degré! J'étais déjà désorienté par tout ce changement dans notre vie depuis quarante-huit heures. J'avais le coeur gros d'avoir laissé de l'autre côté de la méditerranée des êtres qui m'étaient chers. Je me plaquai contre le mur froid de cette petite pièce, ce réduit au plafond en appentis, laissant à cet inconnu la totalité de la couverture pour ne pas déranger ce mastodonte qui commença bien vite, à ronfler bruyamment.

Cette première nuit parisienne fut longue. Je grelottais et pleurais en silence pour ne pas réveiller mon voisin, jusqu'au moment où je m'endormis exténué. Quand je me réveillai, une triste lumière blafarde provenant du vasistas embué, teintait la petite pièce aux murs recouverts de papier peint tâché. Mon voisin de lit était déjà parti. Je reconnus la voix familière de ma mère provenant d'en bas, de la cuisine, je me rendormis confiant, en plongeant sous la couverture épaisse d'un haik aux couleurs bariolées.
 

Nous fûmes hébergés durant un mois jusqu'à ce que nous pûmes récupérer les clés de l'appartement dans lequel nous allions vivre. Ce mois de décembre se passa sans scolarité. Maman dut en effet effectuer différentes formalités pour nous inscrire au lycée Condorcet et à l'école communale. 

Pour nous , ce mois fut opportun pour découvrir le métro parisien, l’air froid hivernal chargé des fumées de cheminées, les murs noirs de Paris, l'accent "parigot", les commerces du quartier, la vie intense les jours de marché, les marchandes de quatre-saisons interpelant les ménagères, la première promenade à la Tour Eiffel lors d'un dimanche ensoleillé et glacial, la première salle de cinéma. Et puis nous apprîmes à mieux connaître les pensionnaires de Rosette - Zizi était moins dangereux qu'il ne le paraisssait- et les enfants de Julie que nous retrouvions le soir à leur sortie des classes. Et nous passions de bons moments assis sur les marches de l'escalier à nous inventer des jeux et à pouffer de rire...

Les années ont passé et aujourd'hui le petit immeuble du 52 rue Myrha n'existe plus. Il a été remplacé par une construction récente, mais de nombreux souvenirs y sont encore attachés... Cette petite maison, a hebergé tant de personnes familières et génereuses. Parents et amis y ont trouvé un premier pied-à-terre après leur départ d'Algérie. Nous allions souvent les retrouver.

Et pourtant, les pièces étaient si petites... meublées d'un lit à deux places, d'une table, de quelques chaises et tabourets, d'une penderie le long d'un mur, et d'une bouteille de Butagaz comme seule cuisinière ou chauffage ...dans un coin de la chambre.

C'est près d'eux, au cours des années, que j'ai découvert l'hospitalité et le sens du partage: le plat de loubia que l'on nous donnait à emporter pour chez-soi, le pain que l'on coupait en deux, le petit café servi avec une galette salée, ou la mominette d'anisette agrémentée d'une belle kémia, les repas de Shabbat et ceux des soirs de Pessah, pris assis sur le bord du lit, tellement nous étions nombreux pour ces occasions.

Depuis, bien des années ont passé... et mes pas ne m'ont plus conduit dans ce quartier.
 

Pourtant, je sais que j'y retournerai un de ces jours, en avalant mes larmes, car beaucoup de ceux qui y ont habité et que j'ai aimés nous ont quittés...Je leur parlerai pourtant, je suis sûr qu'ils m'entendront, tous ceux qui ont vécu ici dans cette petite maison...

Et puis je ferai alors d'un vieux journal une balle de papier bien serrée, comme au temps de nos seize ans, je lèverai la tête vers leurs fenêtres et je les appellerai :

"Georgeot, Jeannot, Jacky, descendez on tape une partie de foot! Deux contre deux, dans la rue, devant le 52! Et les perdants paient le baby-foot!"

Je dédie ce texte à la mémoire de deux amis, mes deux autres frères, Georges Z. (Z.L.) décédé récemment, et à Jean-Claude Z. (Z.L.) disparu trop tôt pour que je puisse lui rendre tout le bien qu'il m'a fait.

Auriel Guy Dahan

Paris, 24 Juillet 2018

http://www.souvenirsaupresent.com