Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

La chute de la IIIᵉ République et l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain entraînèrent en Afrique du Nord une rupture brutale avec la tradition républicaine d’égalité des citoyens, particulièrement pour les Juifs d’Algérie.
Entre 1940 et 1942, l’Algérie devint l’un des laboratoires de la politique antisémite du régime de Vichy.
Dans le sillage du Statut des Juifs, l’administration de Vichy en Algérie mettait en œuvre une série de mesures discriminatoires : quotas scolaires extrêmement restrictifs, exclusion des postes de responsabilités, confiscation ou mise sous tutelle de commerces et biens juifs, interdiction d’exercer certaines activités économiques.
Alger, Oran et Constantine, les Juifs — environ 120 000 personnes — sont recensés, fichés, exclus, spoliés, internés, et presque contraints au port de l’étoile jaune.
Une partie de la population européenne collabore à ces mesures, tandis que d’autres, voisins, fonctionnaires et réseaux juifs clandestins, opposent des formes de résistance.
Le signe distinctif de l’étoile jaune ne sera jamais appliqué, uniquement parce que le débarquement allié du 8 novembre 1942 interrompt une mécanique administrative presque entièrement achevée.
Le 7 octobre 1940, le gouvernement de Vichy abroge le décret Crémieux de 1870 qui avait accordé la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie.
En un jour, les Juifs redeviennent « sujets indigènes », exclus des droits civiques, des écoles, des universités, de la fonction publique et des professions réglementées.
À Alger, des instituteurs quittent leurs classes en larmes, à Oran, des médecins doivent fermer leurs cabinets, à Constantine, une communauté se retrouve reléguée comme au temps de l’Empire ottoman.
À partir de décembre 1941, le gouvernement de Vichy ordonne un recensement exhaustif des Juifs d’Algérie, instrument essentiel de l’antisémitisme d’État.
La circulaire du Gouverneur général datée du 31 décembre 1941 précisait « Un relevé nominatif de tous les individus de race juive (…) sera établi avec précision avant le 15 février 1942 »
Une partie de la population européenne d’Algérie collabore activement ou passivement à la mise en œuvre de cette politique. À Oran, foyer d’antisémitisme depuis les années 1930, des habitants apportent spontanément des informations aux autorités un Rapport administratif de 1942 mentionne « Plusieurs habitants du quartier ont transmis spontanément des informations utiles au recensement des Israélites »
Des fonctionnaires, policiers, chefs de bureau, secrétaires de mairie, exécutent les directives avec rigueur, accélérant recensements, exclusions et confiscations.
Bien heureusement l’Algérie coloniale n’était pas un bloc homogène, des résistances, parfois discrètes, parfois organisées, se manifestent. Certains magistrats, professeurs, médecins, fonctionnaires ralentissent ou sabotent discrètement les mesures antijuives. Des étudiants juifs exclus des universités créent des réseaux clandestins, qui auront un rôle militaire majeur lors de l’opération Torch.
Plusieurs camps d’internement accueillent des Juifs en 1941 et 1942 : Bedeau, Boghari, Djelfa, Djenien-Bou-Rezg, Bou Arfa (frontière marocaine).
Dans le camp de Bedeau, des soldats juifs de l’armée française étaient internés et affectés à des travaux forcés. Les conditions sont rudes : manque d’eau, maladies, sous-alimentation, humiliations.
Si aucun Juif d’Algérie n’a été déporté vers Auschwitz ou les autres camps nazis, il est établi que des discussions existaient en 1942 sur le « regroupement » de Juifs nord-africains.
Enfin, les archives confirment que le projet de distribuer un brassard jaune à tous les Juifs d’Algérie avec obligation de le porter était entièrement prêt
Pour exemple il est mentionné dans des rapports de la Sûreté d’Alger le 21 mai 1942 « Les brassards destinés aux Israélites sont arrivés ce jour. » ou de la Police d’Oran en juillet 1942 « Le stock (…) a été réceptionné. »
Les brassards jaunes étaient donc bien là, ils attendaient simplement l’ordre de distribution.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, 400 résistants, pour la plupart des jeunes Juifs exclus des universités par Vichy, neutralisent les points stratégiques d’Alger. Sous la direction de José Aboulker, d’Henri d’Astier de La Vigerie, de Fernand Timsit, d’André Amar, d’André Temime.
En une nuit, ces résistants occupent la préfecture de police, paralysent les communications, immobilisent les forces vichystes, et facilitent ainsi l’entrée des Américains, quasi sans combats.
Ce n’est qu’en octobre 1943 que le décret Crémieux fut officiellement rétabli, rendant à nouveau la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie.
La persécution des Juifs d’Algérie sous Vichy s’inscrit dans un antisémitisme d’État, identique à celui appliqué en métropole : déchéance de citoyenneté, fichage systématique, exclusions économiques et scolaires, internements dans les camps du Sud, préparation du brassard jaune.
L’Algérie coloniale applique ces mesures avec efficacité, soutenue par une partie de la population européenne, mais aussi contrariée par des solidarités, des résistances républicaines et une résistance juive organisée.
Les Juifs d’Algérie n’ont été sauvés que par le débarquement allié du 8 novembre 1942, qui interrompt in extremis une politique raciale quasiment achevée : les brassards jaunes étaient là, les listes prêtes, les camps ouverts.
L’ironie tragique de l’histoire est que ce débarquement doit beaucoup au courage des jeunes Juifs d’Alger, exclus par Vichy mais devenus acteurs essentiels de sa chute.
Enfin, il convient de rappeler un fait mémoriel majeur : bien que les persécutions aient été commises par l’État français, c’est paradoxalement l’État allemand, via la Claims Conference, qui a reconnu les Juifs d’Algérie comme victimes du nazisme et leur a accordé des indemnités.

