Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial

Quelques mois plus tôt, les accords d'Évian avaient fait naître l'espoir d'une transition pacifique. Oran abrite encore une importante communauté européenne d'Algérie. Certains font confiance aux garanties prévues par les accords d'Évian, d'autres préparent leur départ.
Le massacre d'Oran constitue un traumatisme majeur. Plus de soixante ans après les événements, le 5 juillet 1962 reste une blessure ouverte. Cette tragédie continue de nourrir les interrogations sur l'État français qui n'a pas protégé les populations placées sous sa responsabilité.
Lorsque les représentants du gouvernement français et ceux du FLN signent les accords d’Évian, le 18 mars 1962, ils mettent officiellement un terme à plus de sept années d’une guerre.
Les accords d’Évian prévoient un cessez-le-feu à compter du 19 mars 1962, l’organisation d’un référendum d’autodétermination et la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie si celle-ci est approuvée par la population.
Les accords comportent également un ensemble de garanties destinées aux populations européennes et prévoient notamment le respect des libertés individuelles, la protection des personnes et des biens, la liberté de conscience et de culte, le maintien des droits civiques et patrimoniaux et d’un statut permettant de choisir entre la nationalité française et la nationalité algérienne.
Mais à peine le cessez-le-feu est-il entré en vigueur que la violence se poursuit sous d'autres formes. Attentats, assassinats ciblés, sabotages, fusillades, enlèvements d'Européens et règlements de comptes continuent de rythmer le quotidien de nombreuses villes.
Les garanties prévues par les accords d'Évian apparaissent chaque jour plus fragiles, tandis que l'autorité française s'efface progressivement.
Pour les Européens d'Algérie, l'inquiétude devient angoisse, les départs prennent rapidement l'allure d'un exode. Dans les ports d'Alger, d'Oran ou de Bône, ainsi que dans les aéroports, des milliers de familles embarquent chaque semaine pour la métropole.
D'autres hésitent encore, faisant confiance aux promesses d'Évian ou espérant que la situation finira par se stabiliser.
C'est dans cette atmosphère de vide politique et d'insécurité grandissante que survient, à Oran, la journée tragique du 5 juillet 1962.
À l'été 1962, Oran compte encore une importante population européenne. Plusieurs dizaines de milliers de personnes y vivent toujours au début du mois de juillet, faisant de la ville l'un des principaux centres de peuplement européen d'Algérie au moment de l'indépendance.
Certains habitants espèrent encore pouvoir demeurer dans leur pays natal et font confiance aux garanties prévues par les accords d'Évian ; d'autres préparent leur départ mais n'ont pas encore trouvé les moyens matériels ou les possibilités de transport nécessaires pour quitter l'Algérie.
Cette situation met en lumière les limites de la politique menée par les autorités françaises durant les derniers mois de leur présence. Jusqu'au bout, elles ont privilégié l'hypothèse du maintien des Européens dans une Algérie indépendante et n'ont ni encouragé ni véritablement préparé l'éventualité d'un exode massif.
Lorsque les départs s'accélèrent au printemps puis au début de l'été 1962, les capacités de transport, d'accueil et de protection se révèlent insuffisantes face à l'ampleur du phénomène.
Ainsi, au moment où l'indépendance est proclamée, des dizaines de milliers d'Européens se trouvent encore à Oran, exposés à une situation politique et sécuritaire devenue de plus en plus incertaine.
De nombreux Européens demeurent donc encore à Oran sans qu'un véritable plan de protection ou d'évacuation ait été mis en œuvre. La ville vit dans une atmosphère lourde de peur, d'incertitude et de ressentiment.
Huit années de guerre ont laissé des blessures profondes et nourri les désirs de revanche. Dans le même temps, l'administration française se retire progressivement et les forces de sécurité ne parviennent plus à garantir pleinement l'ordre public.
Au matin du 5 juillet 1962, Oran réunit tous les ingrédients d’une catastrophe annoncée : une importante population européenne encore présente, des garanties de protection devenues largement théoriques, et une armée française nombreuse mais soumise à des consignes de retenue.
Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants se trouvent exposés à une situation dont les risques sont connus. Il suffira alors de quelques coups de feu pour faire basculer la ville dans l’une des tragédies les plus dramatiques de la fin de la présence française en Algérie.
Le 8 avril 1962, les Français approuvent massivement par référendum les accords d'Évian.
Le 1er juillet, plus de 99 % des Algériens se prononcent en faveur de l'indépendance.
Le 3 juillet, la France reconnaît officiellement le nouvel État algérien.
Le 5 juillet 1962, date choisie en référence à la prise d'Alger par les troupes françaises le 5 juillet 1830, l'Algérie célèbre son indépendance.
Tandis que l'indépendance est célébrée avec enthousiasme par une grande partie de la population algérienne, les Européens vivent cette journée dans l'angoisse et demeurent à leur domicile ou se regroupent dans leurs quartiers, observant les manifestations qui envahissent les rues de la ville.
Vers midi, alors que les foules convergent vers le centre-ville d'Oran, des coups de feu éclatent aux abords de la place d'Armes.
En quelques instants, la panique se propage. la rumeur court qu'on tire sur la foule venue célébrer l'indépendance. Très vite, les Européens sont désignés comme responsables, la foule se déchaîne et une chasse à l'homme commence.
Des groupes armés, rejoints par la foule, se dirigent vers les quartiers européens, dans les rues, des Européens sont pris à partie, arrêtés, frappés ou emmenés de force.
Des commerces sont envahis, des immeubles sont fouillés appartement après appartement.
Des hommes et des femmes sont abattus dans la rue, d’autres sont lynchés par des foules déchaînées, les blessés, eux, sont abandonnés dans les rues.
De nombreux civils sont enlevés, certains seront retrouvés, beaucoup disparaîtront sans laisser de trace.
Au moment où les violences éclatent, plusieurs milliers de soldats français sont stationnés dans la région oranaise. L'armée française dispose encore d'importants moyens militaires, de véhicules blindés, de forces d'intervention et de la capacité de reprendre rapidement le contrôle de la ville si l'ordre lui en est donné.
Dans plusieurs secteurs, des officiers demandent l'autorisation d'engager leurs hommes pour secourir les civils Européens menacés, d'après les récits, les réponses qui leur parviennent limitent toute intervention.
Pour les Européens qui voient encore flotter le drapeau français sur les casernes et savent que l'armée est toute proche, l'incompréhension est totale. Alors que les violences se déroulent sous leurs yeux, ils constatent que les forces françaises demeurent l'arme au pied. Le sentiment d’abandon et de trahison qui naît ce jour-là marquera durablement la mémoire des rapatriés.
Ce n'est qu'en fin d'après-midi que des unités françaises interviennent et parviennent progressivement à rétablir l'ordre dans plusieurs quartiers. Mais il est déjà trop tard : le massacre est achevé.
Pendant plusieurs heures, Oran a sombré dans une violence meurtrière qui a frappé des civils sans défense.
Pour les survivants et pour des milliers de rapatriés, le 5 juillet 1962 demeure le jour où Oran a basculé dans la tragédie.
Plus de soixante ans après les événements, le bilan exact du massacre d'Oran demeure l'objet de débats historiques. Les estimations les plus fréquemment retenues par les historiens situent le nombre des victimes à plusieurs centaines de morts et de disparus. Jean Monneret estime que le total pourrait dépasser 700 victimes européennes si l'on additionne les morts identifiés, les disparus jamais retrouvés et les personnes dont le sort demeure inconnu.
Le massacre d’Oran marque l’effondrement brutal des promesses qui avaient accompagné les accords d’Évian. Les garanties de protection accordées aux populations européennes se révèlent tragiquement impuissantes face à la réalité. Alors que plusieurs milliers de soldats français étaient présents dans la région, la protection des civils n’a pas été assurée.
Ce drame d'Oran a commencé à sortir du silence lorsque le Président de la République a appelé, en 2022, à « regarder en face » et à reconnaître le massacre du 5 juillet 1962. la plus haute autorité de l'État nommait ainsi publiquement cette tragédie et lui accordait une place dans la mémoire nationale. Cette parole constitue une étape importante et ne prendra toute sa portée que si elle s'inscrit dans une reconnaissance durable de la Nation, fondée sur la connaissance des faits et le respect dû aux victimes.
C’est une exigence de vérité et de justice mémorielle : regarder avec lucidité l'une des pages les plus tragiques de la fin de la présence française en Algérie.

