Par Serge Dahan, Président de l'Association Morial
L’accueil des enfants juifs d’Algérie et la mobilisation des institutions juives françaises.
Au printemps et à l’été 1962, des milliers d’enfants juifs quittent Alger, Oran, Constantine, Tlemcen et les autres villes d’Algérie. La plupart partent avec leurs parents, mais certains les précèdent, envoyés seuls en France pour échapper aux violences qui ensanglantent les derniers mois de la guerre.
Pour ces derniers, le départ résulte d’une décision particulièrement douloureuse : leurs parents ont choisi de se séparer d’eux pour les protéger, avant même d’avoir pu organiser leur propre départ. Ces enfants, ce sont ceux de nos familles, de nos quartiers, de nos écoles. Pour beaucoup d’entre nous, ce sont les enfants que nous étions.
Nous avons quitté nos maisons, nos camarades et tout un univers familial et communautaire dans lequel nous avions grandi. Nous étions français depuis plusieurs générations. Nous connaissions la langue, l’histoire et les institutions de la France. Pourtant, pour beaucoup, la métropole était une terre inconnue.
À notre arrivée, il allait falloir retrouver une école, des camarades, des repères et apprendre à vivre dans un environnement nouveau. Il fallait aussi permettre à nos parents, dont certains avaient perdu l’essentiel de leurs biens et de leurs ressources, de reconstruire leur existence.
Dans cette épreuve, les associations et les institutions juives françaises allaient jouer un rôle essentiel.
Notre présence juive en Algérie plonge ses racines dans une histoire plus de deux fois millénaire, faite de périodes de prospérité et de coexistence, mais aussi de discriminations et de violences.
Le décret Crémieux du 24 octobre 1870 avait accordé collectivement la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie. Depuis plusieurs générations, les enfants juifs fréquentaient l’école de la République ; nos pères et nos grands-pères avaient servi dans l’armée française, certains étaient morts pour la France. Cette appartenance avait été brutalement remise en cause le 7 octobre 1940, lorsque le régime de Vichy abrogea le décret Crémieux et priva les Juifs d’Algérie de leur citoyenneté. Le rétablissement de leurs droits, en octobre 1943, n’avait pas effacé cette blessure.
Moins de vingt ans plus tard, la guerre d’Algérie, commencée en 1954, avait progressivement instauré un climat de violence et d’incertitude. Les attentats frappaient les populations civiles. Le 22 juin 1961, à Constantine, l’assassinat de Raymond Leyris, dit Cheikh Raymond, figure emblématique de la musique judéo-arabe, bouleversa profondément notre communauté. À partir de 1961, puis au printemps 1962, la situation devint particulièrement dramatique. Les attentats, les assassinats et les enlèvements de civils alimentaient un sentiment d’insécurité généralisée.
En janvier 1962, des affrontements meurtriers frappèrent Oran, notamment son quartier juif. Le 8 mars, la Jewish Telegraphic Agency rapportait que six Juifs avaient été tués et sept grièvement blessés en une semaine dans plusieurs villes d’Algérie. Le 7 mai, cette même agence faisait état de nouvelles attaques contre le quartier juif d’Oran. Élie Dijian, instituteur retraité de 64 ans, avait été assassiné et plusieurs personnes grièvement blessées.
Les accords d’Évian du 18 mars 1962 ne mirent pas fin à cette insécurité.
Dans ce contexte de violences, les enlèvements de civils se multiplièrent, particulièrement à Alger et à Oran. Des Juifs figuraient parmi les personnes disparues. Le 8 mai 1962, une dépêche de la Jewish Telegraphic Agency signalait la disparition à Alger de deux Juifs : Pierre Lévy, inspecteur de police de 47 ans, et Gérard Lévy, assistant universitaire de 27 ans.
Pour nos familles, les derniers mois de la guerre furent ceux d’une peur qui accompagnait désormais la vie quotidienne. Comment laisser un enfant partir à l’école, un adolescent retrouver ses camarades, une jeune fille circuler seule, lorsque la violence pouvait surgir à tout instant ?
Beaucoup de familles avaient besoin de temps pour organiser leur départ. Pour certaines, une décision s’imposait déjà : elles resteraient encore quelque temps, mais leurs enfants devaient être mis en sécurité.
Un témoignage publié dans la Gazette de Morial permet de mesurer combien ces violences ont marqué les enfants, y compris ceux qui vivaient déjà en métropole.
Josette Sicsic, dont la famille était originaire de Beni Saf, s’était installée avec ses parents à Hyères, dans le sud de la France, au cours des années 1950. Elle avait retrouvé une vie d’écolière, des camarades et une certaine insouciance.
Mais la guerre d’Algérie continuait de peser sur sa famille. En avril 1962, alors qu’elle revenait d’un après-midi passé chez une amie, elle apprit l’enlèvement de son oncle Georges, médecin demeuré à Beni Saf. Elle raconte le bouleversement provoqué par cette nouvelle, l’angoisse des adultes, l’attente et l’espoir de le voir revenir. À la fin du mois de juin, un nouveau drame frappa sa famille. Son oncle Jean-Jacques disparut à son tour alors qu’il se rendait vers Oran pour préparer son départ d’Algérie. Deux jours plus tard, plusieurs autres membres de sa famille, partis à la recherche des disparus, ne donnèrent plus de nouvelles.
Son témoignage montre combien la peur pouvait poursuivre les familles et permet aussi de mieux comprendre pourquoi certains parents prirent la décision de faire partir leurs enfants avant eux.
Le 7 mai 1962, le responsable de la commission d’accueil du Fonds social juif unifié (FSJU) expliquait devant les responsables communautaires français que des parents juifs, encore en Algérie, ne voulaient plus exposer leurs enfants au danger et envisageaient de les envoyer en métropole.
Les parents qui prirent cette décision considéraient que la sécurité de leurs enfants ne pouvait plus attendre. Ils organisèrent leur départ vers la France, auprès de proches ou grâce aux dispositifs d’accueil mis en place par les institutions juives.
Pour ces enfants, partir signifiait quitter leurs amis, leur maison et leur environnement familier, mais aussi laisser derrière eux leurs parents, leurs frères et sœurs, sans savoir quand ils pourraient les retrouver.
Le 28 juin 1962, une dépêche de la Jewish Telegraphic Agency signalait qu’environ 200 enfants juifs étaient déjà arrivés seuls en France, tandis que plusieurs centaines d’autres étaient attendus.
La mission des institutions juives dépassait l’accueil matériel. Il ne suffisait pas de trouver un lit, d’assurer des repas ou de préparer une rentrée scolaire ; il fallait aussi aider ces enfants à surmonter la séparation, préserver les liens familiaux et leur permettre de retrouver confiance.
En 1962, environ 110 000 Juifs d’Algérie rejoignirent la France. Pour nos familles, ce fut un déracinement brutal. La plupart avaient laissé derrière elles leur maison, leur travail, leurs biens et les repères de toute une vie. Certaines disposaient encore de ressources ou pouvaient compter sur des proches pour les accueillir ; d’autres arrivaient presque démunies, sans soutien familial. Le déracinement était largement partagé, mais tous n’avaient pas les mêmes moyens de reconstruire leur avenir. C’est là que la solidarité allait prendre toute son importance.
Il fallait, dans l’urgence, se loger, retrouver un emploi, scolariser les enfants et reconstruire une existence. Malgré les dispositifs publics prévus par la loi du 26 décembre 1961, l’ampleur et la rapidité de l’exode rendaient la réinstallation particulièrement difficile.
Le FSJU joua alors un rôle central dans la mobilisation de la solidarité communautaire. Engagé dès avant les accords d’Évian, il organisa les secours, mobilisa des financements et coordonna une grande partie de l’action sociale juive, en coopération avec l’OSE, l’Alliance israélite universelle, le DEJJ, les mouvements de jeunesse, le Joint, les Consistoires et les communautés locales.
Le 31 mai 1962, le FSJU lança un appel aux familles juives de France pour accueillir les enfants arrivés sans leurs parents ou contribuer financièrement à leur prise en charge.
Cette mobilisation se traduisit rapidement par des initiatives concrètes.
Dès la fin du mois de juin, 150 enfants juifs d’Algérie étaient accueillis dans des institutions communautaires à Strasbourg, tandis qu’en région parisienne, d’anciens locaux de l’Alliance israélite universelle étaient préparés pour en recevoir plusieurs centaines d’autres.
En septembre, lors d’une conférence organisée par le FSJU près de Grenoble, réunissant quelque 160 délégués de plus de trente organisations juives, un représentant de Strasbourg rapporta qu’au moins 200 enfants séparés de leurs parents avaient été recueillis par des familles juives de la ville et inscrits dans des classes destinées à préparer leur scolarisation ordinaire.
Derrière ces chiffres, il y avait une mobilisation humaine remarquable : des familles ouvraient leur maison à des enfants qu’elles ne connaissaient pas, des bénévoles accompagnaient les rapatriés et des éducateurs prenaient en charge des jeunes.
Le Département éducatif de la jeunesse juive (DEJJ) prit une place majeure dans cette mobilisation. Fondé au Maroc en 1949, le mouvement mit dès 1962 son expérience éducative au service des enfants rapatriés d’Algérie, avec le soutien du FSJU.
Centres aérés, colonies de vacances et activités collectives se développèrent pour permettre à ces enfants de retrouver des camarades, des repères et une vie sociale. À Marseille, au Château Gombert, Rikki Serfaty et son équipe accueillirent des enfants, certains étant également hébergés sur place, pendant que leurs parents organisaient leur réinstallation. Jeux, travaux manuels et activités collectives rythmaient leurs journées. Selon des témoignages, une psychologue faisait également partie de l’équipe pour accompagner les enfants marqués par leur déracinement. Le DEJJ ne se contentait pas d’organiser des loisirs : il faisait de l’éducation et de la vie collective des moyens essentiels pour aider les enfants à se reconstruire. À Paris, le centre aéré organisé à l’école Maïmonide accueillait jusqu’à 200 enfants par jour durant l’été 1962.
Selon un bilan du Joint publié en septembre 1962, 9 000 enfants juifs avaient bénéficié de séjours de vacances en France durant l’été, contre 5 900 l’année précédente, une augmentation principalement liée à l’arrivée des enfants d’Algérie. Certains avaient été envoyés en colonie alors que leurs parents vivaient encore en Algérie. Rejoints par leurs familles pendant l’été, la plupart ne retournèrent pas sur leur terre natale.
Le témoignage de Maud Berreby illustre, lui aussi, l’importance de cette action éducative. Arrivée adolescente à Saint-Étienne après un départ précipité, elle évoque le sentiment de différence qu’elle éprouvait parmi les élèves de son nouvel établissement et les difficultés auxquelles ses parents devaient faire face. Son entrée au DEJJ, à Lyon en 1963, lui a permis de rencontrer des jeunes qui partageaient son histoire, de nouer des amitiés durables et de reprendre confiance.
L’Œuvre de secours aux enfants (OSE), forte de son expérience dans le sauvetage des enfants juifs pendant la Shoah, participa aussi à l’accompagnement social et familial des populations déracinées d’Afrique du Nord. Son action associait protection de l’enfance, soutien aux parents et préservation des liens familiaux. Cette page fait aujourd’hui l’objet de nouvelles recherches destinées à retrouver les parcours et les témoignages des enfants accueillis.
Soixante-quatre ans ont passé. Les enfants de 1962 sont aujourd’hui grands-parents, parfois arrière-grands-parents. Ils ont construit leur vie en France, fondé des familles et participé au développement de nos institutions communautaires, tout en transmettant les traditions et les souvenirs de leur Algérie natale.
Mais combien ont raconté leur propre histoire ? Celle de leur arrivée en France, de leur première école, des familles qui les ont accueillis, des éducateurs et des associations qui les ont accompagnés ?
Morial a beaucoup raconté l’exode de nos parents. Nous avons sans doute moins donné la parole aux enfants que nous étions. Il est temps de recueillir leurs témoignages et de rendre hommage à ceux qui ont contribué à leur accueil.
Morial appelle les enfants de 1962, particulièrement ceux partis seuls avant leurs parents, ainsi que les familles d’accueil, les anciens éducateurs et les responsables associatifs, à partager leurs souvenirs, leurs photographies et leurs archives.
En 1962, certains de nos parents ont accepté de se séparer de leurs enfants pour les protéger. La mobilisation du FSJU, des institutions juives, des familles d’accueil et des bénévoles a contribué à leur offrir la sécurité et les moyens de construire leur avenir en France. Préserver cette mémoire, c’est transmettre l’histoire du courage de nos parents et de la solidarité qui a accompagné notre reconstruction.


